Puissance et
souverainetŽ.
Ò- Si Dieu
existe, toute la volontŽ est Sienne et je ne puis sortir de Sa volontŽ. SÕIl
nÕexiste pas, toute la volontŽ est mienne et jÕai le devoir dÕaffirmer ma
propre volontŽ.
(...)
JÕai
le devoir dÕaffirmer mon incroyance, dit Kirilov en arpentant toujours la
chambre. Pour moi il nÕest rien de plus haut que lÕidŽe que Dieu nÕexiste pas.Ó
Dosto•evski,
Les PossŽdŽs.
LÕÒexpŽrience
souveraineÓ, cela veut dire expŽrience de la souverainetŽ, et souverainetŽ
comme expŽrience. Mais on y lit une dŽfinition nŽgative, contestatrice de
lÕexpŽrience, en tant que dŽliŽe de la Òservitude dogmatiqueÓ, dÕun ordre
prŽ-requis... Il en va ainsi de la souverainetŽ qui se confond avec
lÕexpŽrience, ˆ partir de lÕinstitution de lÕÒexpŽrience souveraineÓ.
La
souverainetŽ est Òce ˆ quoi conduit lÕexpŽrienceÓ, mais le concept m�me, la
discursivitŽ, manque ce sens ultime de lÕexpŽrience. Quelque chose, mais ˆ vrai
dire Òtoute choseÓ, ou Òla choseÓ, toujours sÕy soustrait, inassignable ˆ la fixitŽ
du concept. (Le sujet y parvenant nÕest plus sujet de la connaissance.) Mais ce
que le concept manque, ce peut �tre aussi ce que le concept retient en lui
prŽcisŽment comme manque,
comme puissance,
c'est-ˆ-dire comme instance de la phŽnomŽnalitŽ
de l'expŽrience.
Par
ÒopŽration souveraineÓ Bataille dŽsigne lÕaction par laquelle Òla pensŽe arr�te
le mouvement qui la subordonneÓ1, lÕobjet de la pensŽe se dŽgage de
ÒlÕordre utileÓ2 et son autonomie proc�de ÒdÕune
prodigalitŽ sans mesureÓ. A son instar, ÒlÕeffusion poŽtiqueÓ au titre de
conduite souveraine3 sÕapparente au dŽgagement du mot de son
usage, au recours ˆ la force du mot contre sa signification. Le souci de la "prodigalitŽ sans
mesure" s'oppose le souci de rŽpartir et d'administrer une Žnergie folle,
une perte, un dŽsastre. Ici prend source la tendance, la disposition naturelle
du souverain. Nul ne peut nier le principe d'Žconomie et de rŽgulation de la
souverainetŽ (par la souverainetŽ m�me et dans la gradation de son
"acquisition"), mais l'idŽal de ma”trise ne doit pas �tre le souci du
souverain. Le soleil ne se "soucie" ni de se contraindre ni de
recevoir la contrepartie du don somptuaire de ses rayons. Le souverain est son
semblable : il se consume sans cesse et sa mort sans fin enrichit l'univers. Il
n'y a pas de sujet souverain qui ne soit dŽliŽ du travail et du temps de la rŽserve.
Bataille, dans La Part maudite, Žcrit : "Le sujet
est consumation dans la mesure o� il n'est plus astreint au travail. Si
je ne me soucie plus de "ce qui sera" mais de "ce qui est",
quelle raison ai-je de rien garder en rŽserve ?" N'aspirer qu'ˆ se
consumer et ˆ nourrir toutes choses de son feu expose le souverain ˆ l'oeuvre
d'un vide ˆ
l'intŽrieur de lui. Maintien de l'oeuvre de la mort, extase, exc�s ont ce sens
"solaire" : feu infini bržlant ce qui l'approche ou veut le rŽprimer,
propagation du feu et de ses rŽactions, et permanence du corps par la gravitŽ
de son centre : c'est toute une rythmicitŽ de l'�tre.
La
souverainetŽ - mais c'est le cas de tout ce qui rev�t une qualitŽ
synthŽtique, le
cas du concept, dans la pensŽe de Bataille - est alliance de mouvements
contraires ; elle est, pour reprendre des mots de Bataille, "tr�s
fortement polarisŽe". Dans toute synth�se sont maintenus ˆ un haut degrŽ
de conflit des ŽlŽments s'opposant, des ŽlŽments se dŽchirant. La souverainetŽ est l'instant
dans lequel ont pris place (suivant un partage spatial) des instances en lutte.
Dans le temps, elle est donc cet instant, mais sans pour autant se rŽsoudre en
un point : si l'on ne peut parvenir ˆ en distinguer les moments constitutifs,
l'instant se dŽcline cependant en mouvement - univocitŽ d'une tension, ou
diffŽrences alternŽes, rythme -. La
souverainetŽ a un cadre perceptif. Il est d'abord spŽculaire, la souverainetŽ se dŽfinit par une
spatialisation des donnŽes qui la composent et ˆ partir de l'instant de son
effectuation. L'histoire est bien selon Hegel le mouvement rŽel de l'Esprit
tout en Žtant recouverte par lui, mais c'est lˆ une pensŽe qui, d'apr�s
Bataille, se soustrait au temps. Le cadre qui borne l'expŽrience de la souverainetŽ est
ensuite auditif,
et vocal. DŽjˆ le temps s'introduit dans l'expŽrience, mais sous l'esp�ce de la
durŽe, de la souverainetŽ comme durŽe. LÕhomme mis ˆ nu sous ses propres yeux,
face ˆ lÕhomme, et non plus ÒsujetÓ de Dieu (objet de son regard), cet homme
peut �tre selon Bataille appelŽ ÒsouverainÓ. ÒLe mystique devant Dieu avait
lÕattitude dÕun sujet.
Qui met lÕ�tre devant lui-m�me a lÕattitude dÕun souverain.Ó4 SouverainetŽ de lÕattitude, du geste
qui, ˆ lÕopposŽ de la prosternation, de la dŽfŽrence, conteste et refuse toute
autoritŽ, refuse jusquÕˆ lÕautoritŽ de la raison qui conduit ce geste. Non
acquisition du pouvoir, mais refus, pouvoir de Òrefus du pouvoirÓ5.
Koj�ve
promeut un "anthropothŽisme", une "anthropologie de
l'Homme-Dieu"6 qui met un terme ˆ une conscience servile, malheureuse de
Dieu - dÕun Dieu-Ma”tre -, mais la mort de Dieu, la libertŽ qui Žchoit ˆ
lÕhomme, ne porte pas lÕhomme ˆ se substituer ˆ Dieu, la souverainetŽ de cet
homme le place dans la proximitŽ de la mort7. L'homme doit assumer, apr�s la mort de
Dieu, l'Žquivalence de son action ˆ l'histoire rŽelle, et qu'il n'y ait pas
d'action qui ne soit nŽgation, pour autant quÕelle est action libŽratrice.
L'action, de main d'homme, se polarise dŽsormais en guerre et en travail.
Si
la Òmort de DieuÓ - sa contestation, derni�re - conduit ˆ une souverainetŽ de
lÕhomme, celle-ci destine lÕhomme ˆ son sacrifice, ˆ sa mise ˆ mort. Mais de
cette contestation sÕŽrigent des positions : 1/ une position morale : lÕimmoralisme
(bien que devant se solder par un amoralisme dŽtachŽ dÕune Žvaluation polarisŽe
par les catŽgories du bien et du mal8 ; 2/ une position ÒontologiqueÓ
impliquant une ÒthŽorie de la connaissanceÓ et une ÒpolitiqueÓ : la
souverainetŽ de lÕ�tre, le non-savoir, et la communautŽ. La contestation trouve
alors sa forme dans la souverainetŽ du mal, o� le mal est souverain, et o� il a
fonction dÕopŽrateur
(et non dÕŽtat, de place).
NŽgation, contestation ont pris forme, nous lÕavons vu, dans la souverainetŽ du
dŽsir, o� se distinguent les m�mes modes : dŽsir souverain et souverainetŽ par le dŽsir. LÕÒacte nŽgateurÓ, le
ÒdŽsir nŽgateurÓ dont nous avons parlŽs fraient la voie de la souverainetŽ dans
une nŽgation, une contestation (cÕest lˆ une position de pensŽe, une dŽcision), et dans un acte nŽgateur comme
acte de la conscience. Il y a une nŽgation prŽalable - mais peut-on affirmer
quÕelle est premi�re ? - qui se donne comme nŽgation saillie sur un fond
dÕobjets, un Òmonde de chosesÓ, Òle continuum des �tresÓ. Acte primitivement
souverain que celui de se dŽlier des liens de la ÒsouverainetŽÓ Žtablie, admise
; de Dieu (du dogme), de la pensŽe (de la raison, de lÕutilitŽ). Pour lÕhomme :
lÕapparition dÕune libertŽ en face du poids dÕun pouvoir invisible, et en face
de son propre ab”me, sa blessure par quoi sÕouvre lÕillimitŽ des possibles.
CÕest donc lÕapparition dÕune libertŽ qui est aussi nŽcessitŽ ; lÕhomme sÕexpose ˆ de nouveaux
liens, de nouvelles affirmations - de nouvelles positions -, un nouveau rŽgime de la contention et de la coercition.
La
nŽgation a pour synonyme le dŽmembrement : pour un corps qui con�oit
lÕinach�vement propre de ses parties, de ses membres, un dŽmembrement
symbolique comme
expŽrience de la pensŽe
(un affranchissement de la discursivitŽ, du rŽflexif, un bouleversement de la
causalitŽ, de lÕordre des discours) et expŽrience de la conscience (un dŽchirement, une perte de la totalitŽ de la conscience
comme moi, de la rŽflexivitŽ positionnelle dÕobjets, du flux temporel au profit
de Òmoments souverainsÓ). Mais ce qui est vu ici sous l'angle d'une nŽgativitŽ
- le dŽmembrement - ouvre toujours dans un ressaisissement de la rigueur
discursive, dans le sens d'un travail et d'une lutte, la possibilitŽ d'Òune
composition de plus en plus vasteÓ9 dans la qu�te d'une Òvaleur
universelleÓ, d'assouvir Òla volontŽ d'�tre toutÓ par l'addition de moments, de
savoirs. LÕune des significations dÕAcŽphale est la perte de la t�te comme
centre de commandement et de loi, perte dÕune totalitŽ, pour une autre
totalitŽ, celle de lÕÒhomme entierÓ, mais pour une totalitŽ ˆ jamais inachevŽe.
Au degrŽ o� Bataille dŽclare Òne plus se vouloir toutÓ, il est procŽdŽ au
sacrifice du savoir comme totalitŽ achevŽe, cercle achevŽ d'un savoir absolu et
dÕune conscience de soi universelle. Mais c'est aussi cette totalitŽ sacrifiŽe
qui n'est en tout Žtat de cause jamais achevŽe : l'inach�vement est la force de
dŽrision, de l'informe, au coeur du savoir, de l'ach�vement. La pyramide de la
Òcomposition socialeÓ10 , selon un ÒschŽmaÓ que Bataille
qualifie lui-m�me de ÒgrossierÓ11, menace dÕ�tre dŽchirŽe en son sommet
(cÕest le point aveugle o� cessent le sens et le pouvoir rŽgulateurs de ce
schŽma). Ce que Bataille nomme ÒschŽma de la souverainetŽÓ exprime le sens rŽgulateur de la souverainetŽ. La notion de
ÒschŽmaÓ privilŽgie une figurabilitŽ, une gŽomŽtrisation de ce qui se dŽrobe au
concept comme circonscription, gŽnŽralisation des donnŽes de l'expŽrience, m�me
s'agissant d'une expŽrience du langage. Ecrire ÒschŽma de la souverainetŽÓ,
c'est forcer la souverainetŽ de l'extŽrieur, par l'imposition d'une structure, d'une
normativitŽ diagrammatique, et, au sens gŽnitif, c'est affirmer que la
souverainetŽ produit ˆ partir d'elle-m�me la rŽgulation de son sens, de son
contenu, qu'elle donne par elle-m�me son schŽma, sa figure. Recomposer ˆ partir
de fragments un livre, une totalitŽ finie, un corps, en additionnant les membres, les
fragments de savoir suivant un ordre progressif, hiŽrarchique, sÕŽlevant
jusquÕˆ une synth�se,
cÕest par lˆ crŽer des conditions dÕexpŽrience, qui ne seront jamais immanquablement
causes dÕexpŽrience. Il faut encore quÕau fa”te de la composition, de
lÕŽdifice, un ÒopŽrateurÓ (une ÒopŽration souveraineÓ) ouvre ˆ lÕillimitŽ dÕune
expŽrience dŽbordant la pensŽe.
Contrairement
ˆ ce qu'il semblerait d'une telle nŽgativitŽ, le non-savoir s'il n'est ÒrienÓ
se distingue du nŽant, et ce ÒrienÓ comme abolition du savoir, de la
souverainetŽ comme savoir, est ce qui exc�de le savoir : au Òprincipe de la
souverainetŽ de l'�treÓ12, le non-savoir s'av�re ˆ la fois
nŽgation du savoir et affirmation du savoir, supr�me savoir rendu ˆ l'illimitŽ
de sa rŽflexion car privŽ d'objet (et il peut �tre appelŽ Ònon-savoirÓ en cela
qu'il se passe d'objets apr�s s'en �tre privŽ). Mais, chez Bataille, l'illimitŽ
de la rŽflexion ne peut se produire, ou, du moins, ne peut durer : il ne peut y
avoir d'illimitŽ de la rŽflexion comme spŽculation infinie - comme savoir
absolu se sachant savoir, chez Hegel - car tout savoir, fžt-il supr�me, achoppe
ici sur le retour incessant d'une phŽnomŽnalitŽ irrŽpressible ; l'expŽrience
bataillienne se dŽrobe toujours, en son centre, au concept, aux mouvements de
pensŽe qui la cernent. Pour la pensŽe, les ÒmomentsÓ vŽcus sont autant
d'obstacles - larmes, rire, poŽsie... - qui interrompent la pensŽe (son
ÒdŽroulementÓ) en ce qu'ils lui ravissent ses ÒobjetsÓ. Obstacles et
achoppements en vertu desquels la pensŽe Òsort d'elle-m�meÓ et Òse quitteÓ en
devenant Òla dissolution de tout objetÓ13. La souverainetŽ de l'�tre, la
souverainetŽ du non-savoir dans le savoir, proc�de de l'isolement d'un fragment
d'une totalitŽ,
d'une masse, d'un continu : isolement d'un moment dans le flux du temps ; isolement d'un
individu, d'un sujet,
dans le Òcontinuum de l'�tre humainÓ. La souverainetŽ incombe au continuum.... ÒVous et moiÓ sommes
souverains, ˆ condition de Òtout oublierÓ. Concernant le ÒmomentÓ : oubli de
l'antŽrioritŽ (flux rŽtentionnel qui le creuse comme ÒprŽsentÓ) et de
l'anticipation, du flux protentionnel qui le devance, c'est-ˆ-dire : oubli de
l'ordre de la succession des moments, de l'indiffŽrence dont est frappŽ le
moment m�lŽ aux moments indŽfinis du flux temporel. ÒTout oublierÓ commande
l'oubli d'une rŽalitŽ, d'un donnŽ et des opŽrations conscientes qui le
saisissent et le dŽterminent comme objet. L'individu doit d'abord oublier la
masse avec laquelle il se confond ˆ la pluralitŽ des individus. Le mot doit
oublier la
rŽalitŽ ˆ laquelle il rŽf�re ; c'est le sens du primat de l'autonomisation du
langage que MallarmŽ affirma dans une primautŽ derni�re. L'oubli de la rŽalitŽ
est l'Žlision de l'Òapparence de l'�treÓ qu'est la surface, la parure inutile
du monde (inutile au sens fort parce que surface abstraite, formelle et pure formalitŽ ˆ laquelle ni
l'imaginaire ni la pensŽe de l'homme souverain ne souscrivent). L'oubli est
cette opŽration par quoi une parure tombe. ÒJe pense comme une femme enl�ve sa
robeÓ, Žcrit Bataille, comme retirant le v�tement formel, l'arrangement
obsŽquieux d'une pensŽe qui ne conna”t pas sa nuditŽ.
la peau des choses
est dans nos yeux
voir Žcorche14
Le
premier exercice de la force de voir : dŽchirer Òle monde des chosesÓ qui se
donne dans le manteau de ses formes, de ses usages, de ses fonctions communes.
Mais un v�tement ne peut se dŽgrafer sans Žcorcher la chair nue qu'il dŽvoile :
la nuditŽ expose Žgalement le dŽchirement par lequel elle advient. DŽchirer et
�tre dŽchirŽ, c'est lˆ ce qui Žchoit pour Bataille ˆ l'acte de la vision, dans
la mesure o� la vision ne se distingue pas du visible.
ÒPour
Hegel, l'Action en tant que manifestation de la NŽgativitŽ, opposition de
l'Homme ˆ la Nature et apparition du ÒMoi personnel purÓ est donnŽe Òen premier
lieu dans la lutteÓÓ15. Hollier souligne que pour Bataille Òil
y a au contraire Òune antŽrioritŽ apparente du travailÓ. LÕopposition
ma”trise-servitude n'est pas pour Bataille division humanitŽ en classes
opposŽes, Òdissociation qu'a pour t‰che d'effectuer le ÒconceptÓ de
souverainetŽ dans sa diffŽrence avec celui de ma”triseÓ16. ÒAntŽrieurement ˆ la division
synchronique (ou ÒspatialeÓ) de l'humanitŽ en classes antagonistes et
parall�les (...) il y avait une succession ÒtemporelleÓ et cyclique de moments
alternativement laborieux et souverains, profanes et sacrŽs auxquels l'humanitŽ
enti�re prenait part.Ó17 Bataille dŽfend ainsi une antŽrioritŽ
logique du travail, d'interdits, sur l'apparition de la bipolaritŽ
Ma”tre-Esclave et du domaine de la lutte. ÒLa division dans l'espace de Hegel
se fit, sans doute au prŽalable, dans le temps. C'est le sens d'une opposition
classique entre Òtemps sacrŽÓ et Òtemps profaneÓ. Ce que le temps profane est
au sacrŽ, l'Esclave le fut au Ma”tre.Ó18 Le travail appartient au temps profane,
temps de l'accumulation, au contraire du temps sacrŽ qui est temps de la
consumation. ÒMais la transition du temps ˆ l'espace implique un renversement :
dans la division temporelle, la clartŽ de l'opposition Žtait un ŽlŽment de
stabilitŽ (sans doute provisoire) ; dans la division spatiale, l'opposition du
Ma”tre et de l'Esclave annonce l'instabilitŽ de l'Histoire.Ó19
La
thŽorie structurale de Georges DumŽzil concernant lÕidŽologie tripartite et de
la trifonctionnalitŽ des races20 reprend dans une distribution ternaire
les rapports fondamentaux entre la souverainetŽ et ce qui semble sÕy opposer -
les positions respectives de Nietzsche et de Bataille ˆ lÕendroit du travail,
de lÕoisivetŽ et de la servilitŽ -, entre les fonctions prŽŽminentes de
lÕhumanitŽ et de la divinitŽ. Rappelons quÕˆ la base de cette hiŽrarchie de
fonctions se trouve la caste des Žleveurs-agriculteurs (vii) ˆ laquelle sont
attribuŽes fŽconditŽ et santŽ, suivie de la caste des guerriers (ksatra) dont
les attributs sont la force et la victoire. La caste des pr�tres (brahman), au
fa”te de la hiŽrarchie, conjugue sacrŽ et pouvoir21. Il est intŽressant de constater
que les notions de brahman et de ksatra sont en certaines occasions couplŽes,
et cela notamment lorsquÕelles rendent compte dÕun principe de souverainetŽ.
DumŽzil souligne que la notion de ksatra (quÕil traduit approximativement par
ÒHerrschaftÓ, ÒpuissanceÓ) se polarise en notion de ÒsouverainetŽ Žtablie,
gŽnŽrale, gouvernanteÓ (elle est dans ce cas associŽe en tant que Òpouvoir
temporelÓ confondu au Òpouvoir spirituelÓ que
reprŽsente le brahman) et en notion de manifestation ostentatoire de la force
guerri�re, physique22. Cette partition est premi�rement
spatiale, dans le sens dÕune spatialitŽ du champ social, et elle a Žgalement un
sens processuel, celui du dŽplacement et de la conversion de la Fureur23, de ce que le concept gŽnŽrique
dÕhybris recouvre, ainsi que le sens processuel dÕune acquisition de la souverainetŽ. Il n'est
d'acquisition de la souverainetŽ que dans une partition temporelle,
chronologique, une alternance de polaritŽs ; si le dualisme est maintenu en une
m�me place, sa partition spatiale est espace de conflit, de guerre et d'agonie
jusqu'ˆ en menacer les limites m�mes, la mesure qui r�glent le partage de ce
lieu. (Cet espace peut rŽsulter d'un mouvement historique o� ont alternŽs ces
principes polarisŽs.)
Le
Ma”tre, Òforme voisine du souverainÓ24. ÒL'attitude du Ma”tre implique la
souverainetŽ : et le risque de mort acceptŽ sans raisons biologiques en
est l'effet. Lutter sans avoir
pour objet la satisfaction de besoins animaux est d'abord en soi-m�me �tre
souverain, c'est exprimer une souverainetŽ.Ó Le Ma”tre ayant conquis la
reconnaissance et sa place de ÒMa”tre d'EsclavesÓ28 polarise selon Bataille sa Òpart
souveraineÓ cessant Òd'�tre ce qu'elle fut : la beautŽ impuissanteÓ en une
valeur utile (forme militaire) et une valeur hŽtŽrog�ne (forme religieuse qui
entretient Òune familiaritŽ avec la mortÓ). La souverainetŽ s'avilit quand le
souverain prŽf�re au sacrifice rituel de soi Òdes entreprises de guerreÓ. La souverainetŽ devient un pouvoir et s'accorde
ainsi ˆ des fins, des buts. Puissance militaire contre Òl'impuissance
religieuseÓ29. Bien que le chef de guerre puisse
encore faire face et s'exposer ˆ la mort.
Derrida
exprima le rapport, la diffŽrence, entre souverainetŽ et ma”trise : ÒLa souverainetŽ, pour commencer, ne traduit-elle
pas, ˆ premi�re vue, la ma”trise (Herrschaft) de la PhŽnomŽnologie ?Ó30 Derrida insiste sur la paritŽ de
la souverainetŽ et de la mise en jeu, quand celle-ci est mise en jeu de la vie.
Tandis que la Òcondition servile de la ma”triseÓ est de limiter la mort, la
mise en jeu, la souverainetŽ propre ˆ la ma”trise est lÕaffrontement avec la
mort, et le refus de la prŽservation de la vie, mais comme ma”trise, la souverainetŽ
tire bŽnŽfice de son face ˆ face avec la mort. Et la servilitŽ devenant
ma”trise conserve la Òtrace de son origine refoulŽeÓ par laquelle elle sÕassure
une ÒvŽritable indŽpendanceÓ31. Contrairement ˆ lÕaction nŽgatrice de
la conscience qui conserve ce quÕelle nie par lÕAufhebung qui donne Òforme et
sensÓ32,
il y a une mort Òpure et simpleÓ, une ÒnŽgativitŽ abstraiteÓ dont le ÒtravailÓ
consiste en lÕŽlargissement de la blessure dans le discours jusquÕau point de
lÕopŽration souveraine, non dans le dŽchirement rŽglŽ de lÕEntfremdung, mais
dans un ÒdŽchirement absoluÓ33.
La
conqu�te de la souverainetŽ dans la perspective dÕun idŽal de ma”trise se
conclut, pour Bataille, par une abolition de ce qui dans la souverainetŽ est
ma”trise.
Dans
La RoyautŽ de lÕEurope classique34, Bataille expose lÕhŽtŽrogŽnŽitŽ du
souverain, du superaneus
qui implique (super, superans) tout ˆ la fois ce qui excelle, ce qui est
supŽrieur, et ce qui est de trop, en outre, de reste.
La
cŽrŽmonie du sacre Òle dŽsigne comme une chose sacrŽeÓ35, donc comme une chose ˆ la fois
sainte et exŽcrŽe, souillŽe. ÒIl est vrai que la personne royale une fois nue
ne se distingue en rien des autres corps humains. Mais la Ògr‰ce de DieuÓ, la
gr‰ce du ciel a choisi entre les autres celui des corps qui sÕappelle roi
(...). Ceux que les vicissitudes humaines ont rev�tus du pouvoir royal ont ŽtŽ
regardŽs en tous lieux comme les Òoints du SeigneurÓ, comme des dieux, comme
des Žmanations dÕun monde plus puissant que celui des hommes.Ó La puretŽ, la gloire,
le caract�re lumineux de la royautŽ ont aussi la dimension de la sottise, dÕune
Òniaiserie glorieuseÓ. Mais lÕonction - Ò... en JudŽe comme ailleurs, qui faisait le roiÓ36 -, distinguŽe de la cŽrŽmonie
dÕinvestiture, dÕune parodie de sacrement, concentre en elle lÕeffusion de
puissance soudain octroyŽe ˆ un homme37. LÕonction est la teinture qui rŽflŽchit le sujet tout en
en informant la substance. Elle le double sens du signe qui signale ou indique une
prŽsence, la prŽsence dÕun �tre, et qui lÕaffecte, change sa polaritŽ, sa
valeur. LÕonction macule le souverain chrŽtien : elle lÕŽlit, mais elle lui
laisse la marque indŽlŽbile de la chute. Le signe, la tache qui souille par
accident un
v�tement, la tache qui ternit la peau est comme ŽvŽnement ˆ peine une anecdote,
ce qui doit �tre effacŽ, lavŽ, balayŽ dÕun revers de main, ŽloignŽ de la vue.
ÒIl y a dans lÕentendement une tache aveugleÓ, Žcrit Bataille, indiquant
lÕendroit o� le savoir est blessure, o� il ne voit pas, o� il nÕest pas vu. Ce
que lÕoeil ne voit pas, ce que la conscience ne voit, ÒcÕest ce qui en elle
prŽpare la vision du reste (comme la rŽtine est aveugle au point o� se
rŽpandent en elle les fibres qui permettront la vision)Ó ; cÕest le principe
de la vision qui
demeure soustrait, interdit au regard. La vision ÒprŽf�reÓ lÕobjet ˆ Òla chair
o� na”t lÕobjetÓ38. Tache aveugle, onction, souillure
marquent une souverainetŽ. Elles sont traces dÕune souverainetŽ profonde dans une
souverainetŽ manifeste qui a succombŽ ˆ lÕidŽal de ma”trise ; et elles sont br�ches, failles ouvertes sur lÕab”me de
toute identitŽ. La souverainetŽ qui ne r�gne pas, ou dont le r�gne se distingue
des formes de la souverainetŽ, de ses ÒappareilsÓ, est un geste qui ne correspond pas idŽalement
au numen ostentatoire, mais un geste ˆ lÕautoritŽ silencieuse, peut-�tre un
geste que Bataille a cru reconna”tre dans la peinture de Manet.
ÒLe
Ma”tre commande l'Esclave, et dans cette mesure il agit au lieu d'�tre souverainement, dans l'instant. Ó39 ÒEtre souverainement, dans lÕinstantÓ
est pourtant une action : celle de suspendre le geste, celle de la ÒdŽcision
fascinanteÓ40 du geste souverain, du numen. ÒMais ce geste nÕa rien
dÕhumainÓ, il nÕest rien dÕun travail o� Òle mouvement usuel va jusquÕau bout
de lui-m�me ˆ la recherche de son propre effet ; cÕest un geste immobilisŽ au
moment le moins stable de sa course ; cÕest lÕidŽe de la puissance, non son
Žpaisseur, qui est ainsi ŽternisŽe.Ó41 Suspension, hŽsitation sont la promesse
ÒdÕun pouvoir Žtranger ˆ lÕhommeÓ, et qui rompt avec la somnolence des gestes
du ma”tre et de ceux du serviteur. La position du Ma”tre exclut Òl'autonomie du
temps sacrŽÓ (en justifiant et en rendant nŽcessaire la position de l'Esclave)
et Òl'instantanŽitŽ du temps sacrŽ (...) o� les ressources
se liquidentÓ42. La soudainetŽ de l'ŽvŽnement est
investie de toute autoritŽ, ce qui veut dire que la lumi�re de l'autoritŽ
Žclaire l'instant du dedans, ce qui signifie aussi que l'instant est tout
environnŽ d'autoritŽ comme d'une aura vaporeuse. ÒGrŽgoire de Nysse ne nous
montre-t-il pas comment Mo•se pŽn�tre dans la nuŽe sombre qui se dŽchire un
instant pour se reformer derri�re lui ? Ó43, ÒŽpreuve suraigu‘Ó, Žcrit encore
JankŽlŽvitch, instant miraculeux auquel se suspend la main d'Abraham qui
s'appr�te ˆ mettre ˆ mort Isaac. ÒCe feu-lˆ s'Žteint dans l'instant o� il
s'allumeÓ...
Le
point de l'autoritŽ se confond-il avec le point de la dŽcision ? L'autoritŽ de
Dieu, ˆ la mort d'Isaac accomplie, sans l'intervention de l'ange ? La
soumission et la rŽsignation d'Abraham, ˆ l'Žgorgement sans hŽsitation du fils
? Pour Hegel, la puissance brute de la volontŽ individuelle - celle d'un CŽsar
- se lie ˆ la dŽcision. Elles ne peuvent co•ncider, mais ÒpasserÓ l'une dans
l'autre. Ce passage de la force ˆ la dŽcision ressemble ˆ la rŽduction d'une
surface en un point, d'une pluralitŽ de possibles ˆ l'univocitŽ de la dŽcision.
Le passage ˆ l'action dŽcidŽe est alors le rŽsultat de la focalisation d'une
multitude de rayons en un regard, en une source de comprŽhension et d'action. C'est
ˆ ce titre que l'acte souverain peut blesser l'ordonnancement du visible et
troubler l'ordre de la succession des moments et des actes sensŽs, motivŽs. Le
point de lÕautoritŽ nÕest pas le lieu dÕune autoritŽ normative. La souverainetŽ
dÕun seul nÕest pas le reflet dÕune souverainetŽ ordonnŽe (de lÕordre du
concept, dÕune sociŽtŽ, dÕune politique), mais le dŽploiement, lÕirradiation du
point o� sÕassocient une ÒsubjectivitŽ profondeÓ et lÕautoritŽ. Ce point, tendu
entre le rien de son centre inertiel et le cercle, ou la sph�re de son ÒauraÓ,
dŽcrit un espace de lÕexpŽrience.
ÒEn
premier lieu ce qui importe (...) est qu'un aspect inattendu, inespŽrŽ, tenu
pour impossible se rŽv�le. Ó44 Parlant de la mort du roi Òdans
certaines ”les de l'OcŽanieÓ : ÒLorsqu'elle frappait le roi, la mort frappait
la population enti�re au point sensible et d�s lors la pression latente
s'exer�ait dans le sens d'une dilapidation dŽsordonnŽe, d'une immense f�te
ayant le signe du malheur. Ó45 Cela parce que le dŽsir est trompŽ, que
l'attente Òse rŽsout en RIENÓ, Òl'attente dŽ�ue annonce le r�gne de l'instantÓ.
ÒAinsi la souverainetŽ cŽl�bre ses noces avec la mort. Ó Un roi Òconcentre en
lui-m�me les vertus d'une prŽsence miraculeuseÓ : sa personne signifie le
"maintien de l'ordreÓ et "la conservation du possibleÓ, mais
seulement parce que la transgression y est promise, et en quelque sorte prŽvue,
appelant Òl'impossible devenant vrai, dans le r�gne de l'instant Ó.
Ò(...)
la mort frappait la population enti�re au point sensibleÓ, mais ce n'est pas lˆ
ce qu'on a coutume d'appeler "dŽcisionÓ, la mort est bien plut™t l'indŽcidable
m�me. Elle est une chance dŽtruisant la volontŽ subjective
qui dŽcide - le Ma”tre - et
l'objet, l'outil, la main qui obŽit et accomplit la dŽcision - l'Esclave -. La
chance dŽtruit en les m�lant sujet et objet, souverainetŽ manifeste et masse
humaine ; elle les fond ainsi sous le mode de la volontŽ de chance. ÒPoint sensibleÓ qui
s'extŽriorise hors du roi, qui condense la partition du sujet et de l'objet (en
dŽforme la limite qui les sŽpare), de la dŽcision et de l'indŽcidable, point
sur lequel se resserrent les mouvements antagonistes du dŽsir, de l'espoir, de
la crainte, enfin des possibles, au sein d'un m�me individu, au coeur d'une
ÒsubjectivitŽ profondeÓ. Un parall�le doit �tre Žtabli entre autoritŽ et
dŽcision au point source de tout rayonnement. Mais la dŽcision tranche, tandis
que l'autoritŽ propage l'Žcho de la blessure. L'autoritŽ est en ce cas le
rayonnement durable. Aussi, l'autoritŽ prŽc�de la dŽcision : elle Žtait maculŽe
sur le corps du
souverain. Elle est l'onction qui assure l'indubitabilitŽ de la dŽcision et
l'indubitabilitŽ du miracle. L'indubitabilitŽ de la dŽcision provient de l'acte
soudain qui, dans l'instant, emporte en tant qu'objets le souverain et ses sujets, le Ma”tre et l'Esclave. C'est
la dŽcision qui est le sujet,
non dŽcidŽe et indŽcidable car indŽpendante et dissociŽe de toute volition
instiguŽe par un ÒsujetÓ, une conscience subjective. Son indubitabilitŽ proc�de
encore de l'onction, du halo de lumi�re qui enveloppe le souverain par suite
investi de l'autoritŽ, ses paroles, ses gestes. La dŽcision est saillie au
milieu de l'autoritŽ ; l'autoritŽ la prŽc�de et lui succ�de, elle fera,
toujours par son caract�re d'onction, rayonner l'instant.
Mais
l'autoritŽ se dŽveloppant depuis le point de sa source est excŽdentaire. Elle
exc�de sa visŽe, elle Žbranle la source m�me de l'autoritŽ, la puissance du
souverain, la stabilitŽ de la sŽparation entre souverain et sujet. Il y a
ainsi, au sens bataillien, communication. La puissance de la souverainetŽ (celle
d'un acte souverain, celle d'un homme souverain) ne rŽside pas dans l'energeia d'un acte fini qui frappe ce
qu'il visait, non plus en l'ergon d'un acte d'inauguration ou de sommation d'actes finis
composant une oeuvre. Un acte libŽrateur ne peut �tre un acte simplement
constructif ; c'est un acte libre qui intensifie sa puissance nŽgatrice en
affirmation absolue. Cette intensification, ou encore cette conversion ne doit
pas chez Bataille se soumettre ˆ une dialectisation de lÕaffirmation et de la
nŽgation. ÒLe refus de Charles Beaudelaire est le refus le plus profond,
puisquÕil nÕest en rien lÕaffirmation dÕun principe opposŽ. Ó46 CÕest le fond, ou la profondeur
du refus qui, chez Bataille, contient un principe dÕaffirmation inadŽquat ˆ la
position affirmative opposŽe ˆ la nŽgation.
Si
lÕautoritŽ Žtait tout enti�re dans la dŽcision en acte, elle serait energeia, acte et ach�vement (ordonnŽ ˆ
son entŽlŽchie), et non dunamis, puissance, mouvement incessant. Et, si, redevables dÕun
ÒschŽmatismeÓ de la souverainetŽ nous voulons distinguer et caractŽriser les
ÒpuissancesÓ ˆ lÕoeuvre dans la pensŽe bataillienne de la souverainetŽ, dans
son expŽrience, nous reconnaissons trois instances : ergon - part condamnable du travail de la pensŽe qui subordonne au
projet, ˆ lÕoeuvre, un ensemble dÕactes mesurŽs ; energeia - dŽcision en acte, cÕest la puissance souveraine telle que
Bataille lÕa idŽalement con�ue ; dunamis - Òprincipe du mouvement ou du
changement, qui est dans un autre �tre ou dans le m�me �tre en tant quÕautreÓ47.
La
SouverainetŽ,
texte de 1954 destinŽ ˆ constituer un chapitre important de La Part maudite est un dŽveloppement analytique
du concept que Bataille posait dŽjˆ dans LÕExpŽrience intŽrieure. DÕemblŽe, Bataille y dŽfinit la
souverainetŽ comme Òun aspect opposŽ, dans la vie humaine, ˆ lÕaspect servile
ou subordonnŽÓ48, et comme incombant aux divinitŽs, aux
rois qui au cours des ‰ges Òexposent cette valeur [la souverainetŽ] avec une
ostentation qui va parfois de pair avec une profonde indignitŽÓ. Bataille
annonce dans le m�me temps quÕil montrera que ces personnages Òalt�rent en
lÕexposantÓ la souverainetŽ dont ils sont investis. Le dŽtenteur de la
souverainetŽ est dÕabord le dŽtenteur de richesses en exc�s, en surcro”t, et en
opposition au travail, ˆ la consommation nŽcessaire, il se livre ˆ une
Òconsommation des richessesÓ, ˆ Òla consommation au-delˆ de lÕutilitŽÓ49. ÒLÕau-delˆ de lÕutilitŽ est le
domaine de la souverainetŽ.Ó Bataille dira encore50 de ÒlÕexubŽrance souveraine des
roisÓ quÕelle est ostentation, quÕelle donne en spectacle la richesse
dŽbordante pour compenser Òla pauvretŽ de la vie communeÓ. Nietzsche pensa une
sŽparation de la noblesse dÕavec le travail en des termes semblables : Ò... Le
travail portait avec lui la mauvaise conscience. Un homme de bonne origine
cachait son travail quand la mis�re le for�ait ˆ travailler. LÕesclave
travaillait accablŽ sous le poids du sentiment de faire quelque chose de
mŽprisable : - le ÒfaireÓ lui-m�me Žtait quelque chose de mŽprisable. ÒSeul au
loisir (otium) et ˆ la guerre (bellum) il y a noblesse et honneurÓ : cÕest
ainsi que parlait la voix du prŽjugŽ antique!Ó51 Mais le loisir, lÕotium est
encore le temps de la rŽserve, de lÕaccumulation, appartenant ˆ une puissance
immobile, ˆ une souverainetŽ qui est encore ma”trise, souverainetŽ altŽrŽe.
Puissance du deus otiosus
: puissance de lÕocŽan, engourdie dans le chaos indiffŽrenciŽ de ses possibles.
Apr�s avoir dŽfini le domaine de
la souverainetŽ comme ÒlÕau-delˆ de lÕutilitŽÓ, Bataille envisage la part la plus humaine de ce que peut �tre la
souverainetŽ ; son caract�re miraculeux. Le miracle, Òmoment ŽmerveillŽ,
suspenduÓ52,
est autant lÕŽclat dÕun soleil printanier que lÕivresse procurŽe par le vin.
CÕest que lÕouvrier, avinŽ, Òavale un ŽlŽment miraculeux de saveurÓ, et avalant le vin,
lÕoublie, avalant et oubliant Òle principe de lÕivresse, dont personne ne
saurait contester la valeur miraculeuseÓ. Il en est ainsi, pour Bataille, de la
souverainetŽ dans ses plus vastes acceptions : elle dŽtruit dans son
accomplissement le principe qui lÕanimait et la mŽthode qui y conduisait,
dŽtruit le sommet quÕelle semblait dŽsigner, la valeur souveraine ˆ laquelle
elle paraissait sÕidentifier. Sa valeur propre, sa valeur de miracle, dÕinstant privŽ de signification et de
nŽcessitŽ, jouit de lÕindubitabilitŽ de sa vŽritŽ. ÒNous ne voyons pas arriver
le moment souverain, o� rien ne compte, sinon le moment lui-m�me. Ce qui est
souverain en effet, cÕest de jouir du temps prŽsent sans rien avoir en vue
sinon ce temps prŽsent.Ó53 Moment de gratia, non de natura soumise au hasard, ˆ la
nŽcessitŽ, le Òmoment souverainÓ nÕest pas fruit du hasard, mais de la
ÒchanceÓ. Les conditions de la gratia se crŽent (alors que la gratia elle-m�me
ne se dŽcide pas), la chance dŽpend de la ÒvolontŽ de chanceÓÉ Òsensation miraculeuse de disposer librement du mondeÓ,
Òcomme le fait lÕouvrier en buvant du vinÓ dispose des objets qui lÕentourent
comme de ressources. LÕextase, pour Bataille, prolonge la sensation commune de
possŽder le monde des choses jusquÕˆ lÕingŽrer et �tre possŽdŽ et absorbŽ par
lui. Un atermoiement du besoin, du nŽcessaire, de la fadeur des valeurs de
lÕutile, au bŽnŽfice du dŽsir... ÒlÕobjet du dŽsir est, humainement, le miracle, cÕest la vie souveraineÉÓ Dans
le creuset dÕun moment souverain sÕallie la multitude des mouvements qui
conduisent lÕhomme ˆ ses extrŽmitŽs. Dans la montŽe de larmes - Òlarmes
heureusesÓ, Žcrit dÕabord Bataille, mais aussi bien Òlarmes malheureusesÓ - il
y a cet Žpanchement quÕon nÕattendait pas, une rŽaction affective tellement dŽplacŽe, loin de lÕŽvŽnement qui lui
semble pourtant liŽ par une immŽdiate contigu•tŽ chronologique. Ce surgissement
ÒmiraculeuxÓ est ce qui arrive de plus ÒinespŽrŽÒ. Ce surgissement est comparŽ
ˆ la mort, Òmiracle qui suffoqueÓ ; en elle se laisse dŽceler ÒlÕanalogue
nŽgatif dÕun miracleÓ. Dans le Òmiraculeux nŽgatifÓ, ÒlÕŽlŽment miraculeux est
contraire au dŽsirÓ54.
Plus
loin de lÕexpŽrience commune, Òle souverain est essentiellement le miracleÓ,
participant Òˆ la fois du divin, du sacrŽ, du risible ou de lÕŽrotique, du
rŽpugnant ou du fun�breÓ55. Or, de la pluralitŽ de ces ÒaspectsÓ,
Bataille veut entreprendre la ÒmorphologieÓ, voulant Òrendre compte de lÕunitŽ
profonde dÕaspects dont lÕapparence est si variŽeÓ (ibid). En un point o� le
Òparfait non-savoirÓ et le Òsavoir illimitŽÓ co•ncident se rŽv�le la profonde
unitŽ des plus extr�mes contraires, de la richesse et de la nuditŽ, et comment
la pluralitŽ dÕaspects peut cohabiter dans la personne du souverain, certes,
mais Žgalement et plus gŽnŽralement : en un corps, en un mot, en une unitŽ de sens et de pensŽe.
Parmi
la pluralitŽ de visages que la souverainetŽ manifeste se cache le visage dÕune souverainetŽ
non altŽrŽe - un visage difforme dans une galerie de ressemblances - qui se
profile, mais en creux dans le mouvement des formes historiques de
souverainetŽ, comme une part inassimilable, muette, une part dÕombre. Seul le
ÒmiracleÓ - la chance - du Òmoment souverainÓ Òjustifie une soumission
provisoire et conditionnelle ˆ la nŽcessitŽÓ56. Mais seulement ˆ lÕissue dÕun
acte libŽrateur, dÕun ÒcrimeÓ. Le Òmiracle nŽgatifÓ, celui de la mort, de la
chute, survient au-delˆ dÕune causalitŽ de fait, dÕune fin attendue, ou m�me
espŽrŽe, et suit Òle passageÓ de sa conversion en Òmiracle positifÓ, divin. Du
corps souverain, le corps du souverain Žtant anŽanti, du cadavre Žmane le
rayonnement, lÕeffet ou lÕŽlŽment sacrŽ, aveugle (lÕonction) sÕŽchappant du corps
qui le retenait en lui, corps du souverain, et surtout corps de la souverainetŽ
sÕouvrant en son sommet, larmes ruisselant dÕun corps qui nÕest plus ma”tre de
ses fermetures.
L'homme
dans l'action niant la Nature y introduit un ÒMoi personnel purÓ, Òcomme une
intimitŽ dans l'extŽrioritŽ de ces choses qui sont en soiÓ57, source de la rŽalitŽ, de
l'existence : un NŽant manifeste, un NŽant en acte, nŽgativitŽ non seulement
opŽrante dans la conscience, mais Žgalement dans le rŽel, nŽgativitŽ qui, Òs'extŽriorisant,
change rŽellement (en soi)
la rŽalitŽ de la NatureÓ58. L'homme Òtransforme le donnŽÓ, mais
niant Òun monde qui n'Žtait pasÓ. Une crŽation du monde rŽel, Òˆ la fois objet
et sujetÓ. Mais il reste l'ÒhumourÓ qui n'a pas sa place dans la totalitŽ Òdes
mouvements qui se produisirent
dans l'histoireÓ, parce que Òl'humour, semble-t-il, est incompatible avec le
travailÓ59.
Le rire (parce que le plus insensŽ, le plus immotivŽ, le plus liŽ au non-savoir
des actions humaines) dŽchire l'Žtoffe dont l'homme est fait, il op�re en
dŽnudant, interrompant du m�me coup le rŽseau d'apparences, de ressemblances
qui fait du rŽel, de la pensŽe un seul tissu60. Le dŽchirement est la libertŽ
de la pensŽe, par lui communiquent la pensŽe et son objet. Le rire est la rŽsonance infinie
dÕun objet, dÕune sensation, dans la pensŽe. ÒEt de m�me que la pensŽe de lÕŽnergie rit (est toujours au niveau du rire), de m�me la pensŽe du
rire est violente (...). Comment sans savoir
rire Žcrire : ÒUne seule pensŽe remplit lÕimmensitŽ (...). La libertŽ de
pensŽe dŽborde la pensŽe, mais elle est seule ˆ la mesure de lÕobjet de la
pensŽe, quand cet objet nÕest pas servile (lÕoutil, lÕemployŽ, le produit utile
ou gŽnŽralement les choses mises au m�me niveau).Ó61
ÒNier
la Nature, c'est nier l'animal qui sert de support ˆ la NŽgativitŽ de l'Homme.
Sans doute n'est-ce pas l'entendement brisant l'unitŽ de la Nature qui veut
qu'il y ait mort d'homme, mais l'Action sŽparatrice de l'entendement implique
l'Žnergie monstrueuse de la pensŽe, du Òpur Moi abstraitÓ, qui s'oppose
essentiellement ˆ la fusion, au caract�re insŽparable des ŽlŽments -
constitutifs de l'ensemble - qui, avec fermetŽ, en maintient la sŽparation.Ó62 IsolŽ dans la nature, lÕhomme
crŽŽ par la nŽgation de l'animalitŽ se condamne ˆ dispara”tre. Ainsi l'homme
doit vivre la mort
pour rŽaliser la mort qu'il porte, la mort qu'il est. Sa conscience de soi
Òdoit rŽflŽchir (reflŽter) ce mouvement de nŽgativitŽ qui le crŽe qui justement
fait un homme de lui pour la raison qu'un jour il le tueraÓ63. Bataille, critiquant la na•vetŽ
de Hegel quant au sacrifice, ajoute : ÒLa connaissance de la mort ne peut se
passer d'un subterfuge : le spectacle.Ó64 Dramatisation, tragŽdie au cours de
laquelle l'homme s'identifie au personnage qui meurt. ReprŽsentation de la mort
suscitant une Òhorreur sacrŽe Ó65. Elle est une expŽrience dŽchirante au
sens o� elle terrifie le spectateur, et au sens o� elle dŽchire le voile des
choses, c'est-ˆ-dire le Òrideau de thމtreÓ, et tout l'univers que limite le
dispositif spŽculaire clos de cette thމtralitŽ. Le sacrifice, le dŽchirement
du visible, implique une ponctualitŽ (Òle ÒmomentÓ du sacrificeÓ) rŽsumant en
elle tout le mouvement de la ÒnŽgativitŽ de la mortÓ. Le coudoiement de l'homme
avec la mort conduit ˆ la satisfaction du Sage qui s'accorde au dŽchirement,
selon Bataille, et au plaisir, appareillŽs dans la ponctualitŽ du sacrifice.
Leur liaison est Žmotive
: en l'Òhorreur sacrŽeÓ s'associent le gožt et le dŽgožt, la jouissance et la
terreur. Dans son Manet,
Bataille cite Valery : ÒLÕOlympia dŽgage une horreur sacrŽe... Elle est
scandale, idole... Sa t�te est vide : un fil de velours noir lÕisole de
lÕessentiel de son �tre.Ó66 Le monde de la souverainetŽ est un monde
de lÕobscuritŽ, une ÒrŽgion nouvelleÓ Òo� profondŽment le silence r�gne, o�
lÕart est la valeur supr�me : lÕart en gŽnŽral, cela veut dire lÕhomme individuel,
autonome, dŽtachŽ de toute entreprise, de tout syst�me donnŽ (et de
lÕindividualisme lui-m�me). LÕart prend ici la place de tout ce qui dans le
passŽ - dans le passŽ le plus lointain - fut sacrŽ, fut majestueux. Nous
entrons dans un monde neuf et le rideau sÕouvre sur lÕOlympia. Ó
ÒL'angoisse
gaie, la gaietŽ angoissŽe.Ó67 Or nous verrons que ces liaisons
prŽfigurent le contenu de ce que Bataille nomme la ÒdramatisationÓ. ÒOn
n'atteint le point qu'en dramatisantÓ69, point du sacrifice (point de l'instant)
et point ÒabstraitÓ d'une chose (dans un espace, un cadre optique). Mais, pour
le chrŽtien, il s'agissait Òseulement d'une projection ŽbauchŽeÓ70, car prŽcŽdant un
affranchissement du discours (du dogme) et une conscience des mouvements
intŽrieurs.
ÒMais
l'intelligence, la pensŽe discursive de l'Homme se sont dŽveloppŽes en
fonction du travail servile. Seule la parole sacrŽe, poŽtique, limitŽe au rang
de la beautŽ impuissante, gardait le pouvoir de manifester la pleine
souverainetŽ. Le sacrifice n'est donc une mani�re d'�tre souveraine,
autonome, que
dans la mesure o� le discours significatif ne l'informe pas. Dans la mesure o� le
discours l'informe, ce qui est souverain, par dŽfinition ne sert pas.Ó71 Le discours doit rendre compte
de l'utilitŽ d'une chose, et la souverainetŽ du mythe, du sacrifice, passŽe au
tamis du discours s'avilit en des Òfins servilesÓ. A l'inverse, ce que le
discours rŽv�le, celui du Sage, celui de Hegel, ne touche pas la pleine
souverainetŽ. Bataille suppose alors la Sagesse, la souverainetŽ, comme
contraires au projet m�me de les atteindre, et de les chercher, de les Žlever
au rang de rŽsultats.
Le dŽchirement, la ÒruptureÓ ne fut jamais qu'Òun accident dans l'ascensionÓ72, bien que rencontrŽ
ÒsouverainementÓ par Hegel : la souverainetŽ fut pour Hegel, selon Bataille,
insupportable, impossible. Trop grand ÒpoidsÓ, trop grande puissance,
inassimilable effectivement. Infinie profondeur dans la sc�ne finie d'un
thމtre d'apparitions et de disparitions, finie car se reflŽtant en elle-m�me
dans un miroitement Òinfini" excluant la f�lure d'un miroir ou
l'envahissement d'une anamorphose. D�s lors que le mouvement hegelien abstrait
recouvre en fin toute l'histoire, nous entrons dans un labyrinthe de miroirs et
de ressemblances. 1/NapolŽon rŽalise l'idŽalitŽ (de l'Esprit) en l'incarnant,
2/Hegel, le savoir ÒidŽalise" la concrŽtion de l'esprit. C'est ainsi qu'il
est compris dans le sens d'une Žtape de la conscience historique, comme moment
et lieu d'accumulation.
ÒL'Homme lui-m�me est rŽellement conforme ˆ l'idŽe qu'il se fait de lui-m�me. Ó73 Sa ÒVanitŽÓ reconnue de tous,
Òl'Etat est la rŽvŽlation et la rŽalisation de cette VanitŽÓ qui n'est plus
Òvaine, elle n'est plus un pŽchŽÓ. VanitŽ expiŽe par la production de sa valeur
ÒutileÓ, fondatrice, qui fait de l'Etat un Etat-souverain que NapolŽon lui-m�me
sert : Òil est CitoyenÓ. L'�tre se rŽv�le ÒrŽellementÓ dans le monde et en NapolŽon,
c'est la satisfaction de l'Action. Hegel rŽv�le (ÒIl saitÓ) la rŽvŽlation de
l'Esprit dans le monde, c'est lˆ satisfaction du Savoir, satisfaction du Sage
Žgalant l'IndividualitŽ historique. NapolŽon comme sujet de savoir est la
fiction thŽorique de Hegel. Cette satisfaction du Savoir est pour Hegel
enti�re, en raison du dŽdoublement du souverain, rŽel, en savoir, idŽel, qui
comme dernier acte thŽtique est un acte de fondation absolue. Parce que Òdans
et par NapolŽon, le processus rŽel de l'Žvolution historique (...) arrivŽ ˆ son termeÓ74 confirme le Savoir absolu et se
voit confirmŽ par lui, il fallut Òqu'un homme nommŽ HegelÓ exist‰t pour
comprendre cette objectivitŽ du Savoir absolu et cette idŽalitŽ du monde rŽel.
Mais la circularitŽ du Savoir absolu n'est possible qu'en raison d'une
spŽcularitŽ circulaire dont Bataille critique l'ach�vement et la fragilitŽ. Les
relations d'appartenance, d'inclusion - de mise en ab”me - des sph�res de
choses et d'activitŽs finies substituent au monde rŽel un monde de reflets. ÒTout d'abord, dit Koj�ve,
c'est un homme en chair et en os, qui se sait �tre telÓ75, qui sait que les objets qui
l'environnent sont les fruits d'un Òtravail humainÓ, et qui sait que le travail a
lieu Òdans un Monde humain [ÒprŽsentÓ dans l'esprit de cet
homme], au sein d'une Nature, dont il fait lui-m�me partieÓ. Il sait encore que
les bruits lointains qui lui parviennent sont ceux de canons eux-m�mes
Òproduits d'un Travail,
fabriquŽs cette fois en vue d'une Lutte
ˆ mort entre les hommesÓ, et que ces canons sont ceux de NapolŽon ˆ la
bataille d'IŽna. Pour la conscience mŽdiatisŽe (le rapport du ma”tre ˆ la chose
par lÕesclave, et le rapport du ma”tre ˆ lÕesclave par la chose), la
mŽdiatisation est ce reflet dÕun reflet. Koj�ve parla de lÕoisivetŽ comme de
lÕimpasse de lÕŽtat de ma”trise, lÕotium o� sÕaccumulent les fruits du travail,
mais la mŽdiation du travail sur laquelle repose lÕotium est elle-m�me un
travail, et son rŽsultat. Selon Bataille, cÕest la condition servile de tout le
connu. Le dŽsir, la poŽsie le rire trouent Òle connu (le fabriquŽ)Ó76. LÕinconnu, non mŽdiatisŽ, non
composŽ dÕun arrangement dÕŽlŽments de savoir, non reflŽtŽ en sa ressemblance,
est un travail aveugle
qui est son propre fruit, pris dÕun incessant mouvement. La Òtache aveugleÓ
dŽsigne dans lÕentendement la force qui serait la ruine interne de tout
syst�me, de toute tentative de systŽmaticitŽ philosophique. Bataille a Žtabli
une rŽflexivitŽ spŽculaire du monde dans la ÒdŽpendance des apparencesÓ
soumises ˆ des rapports dÕinfluence et de causation : cette rŽflexivitŽ fonde
un espace, un espace de la conscience, tandis que le point et le cercle
(lÕinstant, lÕautoritŽ, lÕonction) fondent un espace de lÕexpŽrience. Ces deux fondations ne se
voient ici opposŽes que mŽthodologiquement.
Un geste muet.
ÒCe
qui peut bondir de la vie des profondeurs de plus tapi et de plus nocturne
Žtait tournŽ vers moi dans ces prunelles. Ces yeux ne cillaient pas, ne
brillaient pas, ne regardaient m�me pas, - plut™t quÕau regard leur humiditŽ
luisante et Žtale faisait songer ˆ une valve de coquillage ouverte toute grande
dans le noir, - simplement ils sÕouvraient lˆ, flottant sur un Žtrange et blanc
rocher lunaire aux rouleaux dÕalgues.Ó
Julien
Gracq, Le Rivage des Syrtes.
La
fixitŽ d'un jeu fermŽ de reflets, o� tout est image, vue statufiŽe, n'a pour
Bataille plus rien de vivant, plus rien d'un mouvement rŽel. La sagesse, la
science, s'est belle et bien liŽe ˆ une Òexistence inerteÓ77. L'harmonie, le projet, ont
rejetŽ Òle temps au dehorsÓ, n'Žtant que ÒrŽpŽtition par laquelle le possible
s'ŽterniseÓ (son idŽal est l'architecture). Le temps ainsi ÒrejetŽÓ est ce
Òtemps sacrŽÓ de l'exubŽrance et du sacrifice. Le thމtre de la pensŽe, celui
de la (rŽflexivitŽ de la conscience de soi), achoppe au point de l'agonie, dans
le sacrifice qui brise la rŽflexion de la conscience de soi en soi-m�me. Le
point est semblable ˆ soi, et ˆ ce qui est dŽsirŽ, voulu ; pour un chrŽtien :
JŽsus agonisant. ÒLa mise en croix est la blessure par laquelle le croyant
communique avec Dieu.Ó L'agonie est le lieu d'une autre lutte, autre que celle
qui, dans le monde, oppose dialectiquement le Ma”tre et l'Esclave. C'est
l'espace d'un jeu et d'une guerre, il peut �tre entendu comme une extension du
concept d'ag™n de la thŽorie classificatrice des jeux de Roger Caillois, ou
plut™t un envers
de l'ag™n, l'envers d'une volontŽ de vaincre et d'une manifestation du ÒmŽrite
personnelÓ78, de la m�me fa�on que le point de la
souverainetŽ est l'envers de la ma”trise. Et en tant qu'espace de jeu, il est
espace d'un jeu acŽphale, sans but, sans loi, d'un jeu total exigeant la mise
en jeu de tout ce que nous sommes. Il serait, pour Bataille, le lieu des
amants. LÕagonie de Dieu : point dÕidentification o� lÕagonie de soi est lÕagonie
de lÕautre, dÕun Dieu vide. LÕidentitŽ est le signe de la co-prŽsence des plus
violentes oppositions en un corps, en une vision. Ce nÕest pas un point de
symŽtrie, mais le point dÕinterruption de la rŽpŽtition spŽculaire de soi.
L'identification ne se ram�ne pas ˆ une identitŽ ˆ soi, ˆ un Òeffet de miroirÓ,
au sens projectif o� chaque point d'un visage serait reproduit par une
translation, les mesures Žtant conservŽes. Le point est la blessure par
laquelle soi se communique ˆ soi et ˆ lÕautre dans lÕidentification. Il sÕagit
lˆ dÕune identification amoureuse, au sens o� Heidegger, certes pacifiquement, traduisait jilein par ÒsÕappartenir lÕun et
lÕautre dans le m�meÓ. Pendant lÕŽtŽ 1937, Bataille Žcrit LÕObŽlisque alors que, voyageant en Italie
avec Laure, il monte au sommet de lÕEtna79. Le ÒdŽchirement du sommetÓ est encore
ce lieu agonistique o� se rendent les amants. LÕobŽlisque, figure de la mort,
dÕune mort pierreuse ˆ lÕimage du Commandeur, est une mort que Bataille dit
Òf�lŽe comme un roulement de tambourÓ, comme les explosions et les caisses
claires de la RŽvolution, Žvoquant peut-�tre encore le crŽpitement et la masse
murmurante de la lave. LÕag™n, la Place de la Concorde, au centre vide mais
dÕo� Žmanent toujours des Òexplosions nocturnesÓ, est un espace pŽrilleux pour
qui y pŽn�tre, mais encore un espace menacŽ. LÕŽdifice (lÕobŽlisque, la
pyramide) rŽpond ˆ une certaine architecture du corps. Le sommet du corps, si
acŽphale, est Òsoleil cou coupŽÓ selon le mot dÕApollinaire ; le sang est au corps
une exubŽrance de rayons liquides. La dŽcollation (un ÒdŽmembrementÓ) est bien
un recours ˆ une force comme travail de renouvellement de la forme. Mais un
Žclatement de la forme est une nŽgation prŽalable, par lequel un visage rŽv�le
une pluralitŽ de visages80.
Et
quel visage est rappelŽ aux yeux de Bataille sinon un visage glacŽ, et aux
contours cependant indŽcis ? Le Commandeur fait irruption (visage-ma”tre,
visage-fant™me) dans un ÒdŽcor de tragŽdieÓ81. Apparition, instance qui, elle
aussi, brise le cadre artificiel de la sc�ne de lÕexpŽrience et de la pensŽe.
LÕapparition est aussi une voix, tout comme les possibles au milieu desquels
sÕŽgare le possible de lÕindividu, dans La Reprise, et dont Kierkegaard Žcrit : ÒChaque
possible de lÕindividu est une ombre qui rend un son.Ó Telle lÕapparition du
fant™me du roi mort ˆ Hamlet, et dont les paroles seront lÕaiguillon (conceit) parvenu au centre du corps
dÕHamlet par lÕoreille, paroles qui provoqueront le ressassement des chairs et
le bouleversement de la raison. LÕapparition est dans le cas du Commandeur
celle dÕun fant™me de pierre, du poids, de la froideur et de la duretŽ de la
pierre. De don Juan et du Commandeur, Òlequel des deux dŽploie le plus de
forces ?Ó se demanda Kierkegaard82. Don Juan, rŽpond Kierkegaard, ÒdŽploie
la moitiŽ de sa force pour exprimer la douleur et lÕautre moitiŽ pour soutenir
le Commandeur, et tandis quÕil semble, au dŽpens de toutes ses forces, vouloir
sÕarracher de la violence du CommandeurÓ. CÕest encore ce que Bataille veut
rŽaliser : soutenir la main de la mort froide et maintenir le travail du mot,
et de la douleur, le perpŽtuel devenir, le perpŽtuel dŽplacement du mot, et du
sens. LÕespace tragique bataillien est un espace dans lequel se glisse un sujet
pour sÕy dŽdoubler, mais dans cet espace amorphe, le sujet rencontre un double
dont la dissemblance est terrifiante. Dans cet espace de lÕexpŽrience, le
langage sÕŽvanouit, toute dŽsignation de soi (nom propre, pronom...), toute
semblance de rŽflexion de soi en soi-m�me par le langage. Mais dans le visible,
cÕest la chose m�me qui se signe par sa prŽsence.
Dans
ses confŽrences de 1805-1806, Hegel dŽclare que ÒLÕhomme est cette nuit, ce
NŽant videÓ, que de sa simplicitŽ proc�de une infinitŽ dÕimages, de
reprŽsentations. Cette nuit est ÒintŽrioritŽÓ ou ÒintimitŽ (Innere) de la NatureÓ = Òle Moi
personnel purÓ. De cette nuit surgit Òune t�te ensanglantŽeÓ, puis une Òautre
apparition (Gestalt)
blancheÓ... Òelles disparaissentÓ. Cette nuit est celle de la terreur o� se
rŽv�le la puissance de lÕaction crŽatrice (Tun), la ÒlibertŽ de tirer des images et
dÕen laisser dÕautresÓ83. Une apparence de ressemblance, une
dissemblance discr�te entre une identitŽ absolue et une identitŽ dŽtruite
suscite la Terreur. En tant que singularitŽ, lÕuniversel lÕa niŽe, et elle
nÕest plus que le reflet dÕelle-m�me. ÒLÕunique oeuvre et lÕunique exploit de
la libertŽ universelle est donc la mort, une mort qui nÕembrasse rien et nÕest
remplie intŽrieurement par rien, car ce qui est niŽ, cÕest le point non rempli
dÕun contenu du Soi-m�me absolument libre.Ó Est-ce lˆ une mort d'une libertŽ
universelle qui ne se rŽalise pas dans l'histoire, dÕune supr�me nŽgativitŽ, et
dÕune supr�me libertŽ, insoumises au jeu spŽculaire fini ? Mais pour Hegel,
cÕest la plus pure et la plus vide abstraction. ÒCÕest donc la mort la plus
froide, la plus triviale, qui nÕa pas plus dÕimportance que lÕŽt�tage dÕun chou
ou quÕune gorgŽe dÕeau.Ó84 La Place de la Concorde est par Bataille
associŽe ˆ la ÒsimplicitŽ dÕune chute de couperetÓ... Òdans le mouvement qui, ˆ
mesure que l'oeuvre cherche ˆ s'accomplir, la ram�ne vers ce point o� elle est
ˆ l'Žpreuve de l'impossibilitŽÓ85. Parole muette et toujours
recommen�ante, approche mena�ante de l'origine. ÒPar une dŽchirure de
l'Žpaisseur silencieuse et, ˆ travers cette dŽchirure, l'approche d'un bruit
nouveauÓ s'annonce Òl'�re sans paroleÓ, Òrien de grave, rien de bruyant ; ˆ
peine un murmureÓ. ÒVoici la mort, cette mort qui est l'oeuvre du temps,
suspendue, neutralisŽe, rendue vaine et inoffensive. Quel instant ! Un moment
Òaffranchi de l'ordre du tempsÓ et qui recrŽe en moi Òun homme affranchi de
l'ordre du tempsÓ.Ó86 Blanchot rŽp�te Proust dŽcrivant des
choses venant Òse ranger les unes ˆ c™tŽ des autres dans une esp�ce d'ordre,
pŽnŽtrŽes de la m�me lumi�re (...) converties en une m�me substance, aux vastes
surfaces d'un miroitement monotone. Aucune impuretŽ n'est restŽe. Les surfaces
sont devenues rŽflŽchissantes. Toutes les choses s'y peignent mais par reflet,
sans en altŽrer la substance homog�ne. Tout ce qui Žtait diffŽrent a ŽtŽ
converti et absorbŽ.Ó 87
ÒChant des possibles tournant
inlassablement par cercles toujours plus rapprochŽs autour du point central,
lequel doit dŽpasser toute possibilitŽ, Žtant l'uniquement et le souverainement
rŽel, l'instant (mais l'instant qui est ˆ son tour la condensation de toute
sph�re).Ó88
Le centre est restŽ un Òpoint non rempliÓ, o� une prŽsence peut advenir
uniquement parce que ÒDieu sÕest absentŽ du monde y laissant seulement une
trace et un videÓ, ÒprŽsence dans lÕabsenceÓ o� Òelle sÕirrŽaliseÓ89. Si nommer est encore possible
dans une nuit o� toute parole est rŽduite ˆ un souffle, nommer actualise la
puissance de la souverainetŽ demeurŽe dans lÕombre, le nom recelant une
multitude de visages, nommer pour rappeler la mort en tant que principe
informe, ou pour y entrer comme en une chambre vide, une place dŽsolŽe apr�s le
tumulte des guerres.
ÒLa
beautŽ qui soul�ve un chant est lÕinfraction ˆ la loi, cÕest lÕinfraction ˆ
lÕinterdit, qui est aussi lÕessence de la souverainetŽ.Ó90 Un Òchant des possiblesÓ peut-il
risquer lÕunisson avec un chant de lÕimpossible, comme dans lÕinstant du
croisement de deux voies contrapuntiques ? Bataille cite Sade concernant les
sensations de lÕou•e comme Žtant Òles plus vivesÓ91. ÒOreille de dŽliceÓ Žcrit-il
dans les po�mes de LÕExpŽrience intŽrieure. LÕoreille retient les traces dÕune
agonie, non comme une com�te dans le sillage dÕun point, mais comme une
irradiation, lÕŽtoilement dÕun bruit.
Etoile
je la suis
™ mort
Žtoile de tonnerre
folle cloche de ma mort.
Les sons : fumŽes dÕun sacrifice.
ÒFolle clocheÓ emplit de sa rŽsonance - de sa souillure rŽsonante - lÕespace
vidŽ de toute lisibilitŽ. Plus avant, Òtorche ŽteinteÓ signe lÕeffacement de ce
qui du sacrifice Žtait encore visible. NÕy succŽdera quÕune nuit. Bataille
Žcrit : ÒCÕest jouer lÕhomme ivre, titubant, qui, de fil en aiguille, prend sa
bougie pour lui-m�me, la souffle, et criant de peur, ˆ la fin, se prend pour la
nuit.Ó92
On croit lire ici la parodie de la descente dÕIgitur de MallarmŽ, la bougie, la
lumi�re du dedans y est soufflŽe. Les sons ne peuvent encore sÕŽgrener dans une
sc�ne close ; ils laissent le visuel brisŽ (lÕextase dŽtruit le cadre optique
qui lui a ŽtŽ propice). Le son, le cri, marque pour Bataille lÕentrŽe du temps
dans le visible, et dans le projet. Il marque aussi la sortie du point obscur
de lÕagonie - du visuel brisŽ93 - par un dŽpli ŽtoilŽ.
1 Îuvres Compl�tes (abr. O.C.), V (Gallimard), MŽthode de mŽditation, p.214.
2 ibid., p.215.
3 ibid., p.218.
4 O.C.V, p.278.
5 ÒLÕexpŽrience, son autoritŽ, sa mŽthode ne se distinguent pas de la contestationÓ in LÕExpŽrience intŽrieure, p.24. ÒLa souverainetŽ est rŽvolte, ce nÕest pas lÕexercice du pouvoir. LÕauthentique souverainetŽ refuse...Ó in MŽthode de mŽditation (O.C. V), p.221.
6 Joseph Juszezak, Hegel et la libertŽ, Cedes, 1980. Cf. p.128 et 135.
7 cf. P.Klossowski, A propos du simulacre
dans la communication de Georges Bataille, in Critique 195-196 (1963),
p.750 : ÒMais Bataille ne croit gu�re ˆ la souverainetŽ du moi que lÕathŽisme
propose. De lˆ que seule la vacance du moi rŽpondant ˆ la vacance de Dieu
constituerait le moment souverain.Ó Chez Hegel, le Òconcept de la libertŽÓ peut
se comprendre comme ÒPossibilitŽ de la mortÓ (Juszezak, op. cit., p.10). ÒCet
Absolu nŽgatif, Žcrit Hegel dans ses ConfŽrences de 1803-1804, la libertŽ pure,
est dans son apparition (Erscheinung) la mort ; et par la facultŽ (FŠhigkeit)
de la mort (des Todes) le sujet se dŽvoile (erweist) comme libre et comme ŽlevŽ
au-dessus de toute contrainte.Ó Aussi se dŽvoile-t-il comme ÒAbsolu nŽgatifÓ,
comme nŽgativitŽ du mouvement de la ÒscissionÓ, du ÒdŽdoublementÓ constitutif
de la conscience et par lequel elle se rend Žtrang�re ˆ soi. Juszezak voit, se
rŽfŽrant ˆ Jaspers, la libertŽ comme la Òpuissance infinie de contestation ˆ
l'infiniÓ. ÒPuisque la libertŽ est ÒfacultŽ de nier elle ne peut
satisfaireÓ (Befriedigung) que
dans la nŽgation infinie de l'infini (au m�me titre que le ÒDŽsirÓ se veut
possession infinie de l'infini) auquel cas une telle ÒlibertŽÓ sera toujours
ÒexcŽdentaireÓ, ne se dŽfinissant que comme la relance perpŽtuelle de la
puissance de nier, la rŽvolte absolue contre l'Absolu, nŽgation de Dieu.Ó
Citant Jaspers : ÒLa nŽgation de Dieu est donc bien liŽe ˆ quelque chose de
positif, mais ce positif est l'homme, comme nŽgativitŽ sans repos, pouvoir de
nier Dieu sans fin ; libertŽ. Ó
8 Dans une synth�se supŽrieure, les couples d'opposŽs sont remplacŽs par d'autres couples dont le conflit est accru, mais accru au point o� le conflit tient seul la position morale (bien et mal sÕanŽantissent en lui).
9 O.C. V, LÕExpŽrience intŽrieure, p.108.
10 Cf. ibid., p.105. ÒLÕascension vers un sommet o� lÕ�tre atteint lÕuniversel est une composition de parties dans laquelle une volontŽ centrale subordonne ˆ sa loi des ŽlŽments pŽriphŽriques.Ó
11 ibid., p.107. Le ÒdŽchirement du sommetÓ est lÕŽclatement du point en une Žtendue, ou de la pupille en le Òbleu du cielÓ.
12 O.C. VIII, p.258.
13 O.C. VIII, p.258-259. Dire que la pensŽe est interrompue, ce n'est pas encore tout dire de l'opŽration souveraine qu'est l'interruption.
14 B. No‘l, La MoitiŽ du geste, in La Chute des temps , Gallimard, 1993, p153.
15 G. Bataille, Hegel, l'Homme et l'Histoire, citŽ par Denis Hollier in Le Dispositif Nietzsche/Hegel, L'Arc, 1990, p.41.
16 ibid.
17 ibid.
18 O.C. XII, Hegel, l'Homme et l'Histoire, p.357. Bataille alimenta sa rŽflexion sur la souverainetŽ de sa lecture de Hegel, et via le cours quÕAlexandre Koj�ve dispensa ˆ lÕEcole Pratique des Hautes Etudes de 1933 ˆ 1939. Il est certain que la pensŽe bataillienne de la souverainetŽ se nourrit des chapitres de la PhŽnomŽnologie de lÕEsprit relatifs ˆ la dialectique ma”tre-esclave.
19 ibid.
20 G.DumŽzil, Les Dieux souverains des Indo-EuropŽens, Gallimard, 1977. Mircea Eliade, dans son article La SouverainetŽ chez les Indo-EuropŽens (in Briser le toit de la maison, Gallimard, 1986), dŽcrit un dualisme primitif dynamique comme Òalternance mythique de principes contrairesÓ, ÒprŽdominance alternŽe des Luperques et des flamines, des Gandharvas et des brahmanes...Ó (p.303) ; alternance du chaos et de lÕordre ; ainsi que ce moment de libŽration et de prodigalitŽ que Bataille nomme ÒconsumationÓ. Eliade dŽcrit ce dualisme atteignant son plus haut point de dŽsŽquilibre, son basculement transgressif, comme Òune sorte de confusion, o� toutes les valeurs sont bouleversŽes, cÕest-ˆ-dire quÕil instaure, provisoirement au moins, cet Žtat dÕÒorgieÓ qui est lÕune des nombreuses expŽriences du ÒchaosÓ dÕavant la crŽation et lÕun des symboles tangibles de lÕindŽterminŽÓ. Cf. note pour une introduction gŽnŽrale ˆ La Part maudite, in O.C. VIII, p.596...
21 ibid., p.213, Les trois fonctions dans le Rg Veda...
22 ibid., note p.214.
23 ibid., p.186.
24 O.C. XII, p.351.
28 ibid., p.352.
29 ibid., p.353.
30 J. Derrida, LÕEcriture et la diffŽrence , Seuil, 1967, p.373.
31 ibid., p.375.
32 ibid., p.376.
33 ibid., p.380.
34 O.C., p.222.
35 ibid., p.223.
36 O.C. VIII, p.605.
37 Cf. A. Laurentin, Doxa I/Probl�mes de Christologie/Jean 17-5 et ses commentaires patristiques, Bloud & Gay, 1972. ÒLa rŽception du v�tement, ou de la gloire, est une effusion de puissanceÓ (p.46), faisant rŽfŽrence ˆ la Pistis Sophia. ÒGloire et puissance sont aussi des termes Žquivalents, qui peuvent �tre employŽs lÕun pour lÕautre.Ó p.150 : ÒIrŽnŽe ne consid�re pas la gloire comme un attribut mais comme un acte par lequel le P�re glorifie son Fils, acte qui implique rŽciprocitŽÓ, trouve rŽciprocitŽ dans la glorification du Fils. p.157 : Le v�tement de gloire est maculŽ par le pŽchŽ dÕAdam. Le v�tement de lÕhomme Òest devenu corruptibleÓ. ÒLe Christ est venu Òlaver sa tunique dans le bapt�me de sa mortÓ (Ephrem).Ó Le langage du bapt�me est axŽ sur la Òv�ture de la crŽationÓ, le rev�tement de gloire, etc. ÒRev�tir de gloireÓ : expression Òtypiquement baptismaleÓ. Or le mot ÒgloireÓ (doxa) appara”t dans les Evangiles investi dÕun ensemble de significations diffŽrentes de lÕemploi courant en grec (ÒopinionÓ). La patristique a donnŽ ˆ doxa les significations de Òdunamis, arch�, fusis, ousia et theotesÓ (p.221). Et, si doxa rel�ve dÕune tŽn�bre (dÕune vision du monde comme apparence, illusion, Žnigme), il est question depuis les prŽsocratiques ioniens ÒdÕune puissance voilŽe par un monde dÕapparencesÓ. Ces Òdeux p™les se retrouvent dans la doxaÓ (p.222). p.330 : Puissance (dunamis) est associŽe ˆ ÒcauseÓ et ˆ la Òmise en Žvidence de cette causeÓ. ÒD�s lors, puissance et manifestation deviennent ŽquivalentsÓ. La puissance comme principe de Òce qui doit para”treÓ (p.231-232).
38 M. Merleau-Ponty, Le Visible et lÕinvisible, Gallimard, 1964, p.301-302. La vision niant cette chair initiale, elle nie Òla prŽsence non mŽdiatisŽe qui nÕest pas du positifÓ.
39 O.C. XII, p.367.
40 O.C. II, p.230.
41 R. Barthes, Le Monde-objet, in Essais critiques, Seuil, 1964, p.27. Et, p.26 : ÒLe prototype moderne du numen pourrait �tre cette tension retenue, m�lŽe de lassitude et de confiance, par laquelle le Dieu de Michel-Ange se sŽpare dÕAdam apr�s lÕavoir crŽŽ, et dÕun geste suspendu lui assigne sa prochaine humanitŽ (...). Le geste crŽe, il nÕaccomplit pas, et par consŽquent son amorce importe plus que sa course (...). Il signifie le mouvement infini, et en m�me temps ne lÕaccomplit pas, Žternisant seulement lÕidŽe du pouvoir, et non sa p‰te m�me (p.27). Ó
42 O.C. VIII, p.357.
43 V. JankŽlŽvitch, La MŽconnaissance/Le malentendu, in Le Je-ne-sais-quoi et le Presque-rien, Seuil, 1980, p.171. ÒLe mŽlange de certitude et d'incertitude qui caractŽrise les rŽvŽlations fugaces de l'instant, comme il caractŽrise la mort,... Ó p172. p168 : ÒEn tant que la prŽsence lumineuse Žmerge dans le visible et s'efface dans l'invisible presque simultanŽment, c'est-ˆ-dire ˆ l'intŽrieur d'un m�me instant, nous pourrions appeler cette brŽvissime rŽvŽlation l'apparition disparaissante.Ó Reprenant The Cloud of Unknowing : Òen un seul moment, si bref soit-il, la gr‰ce peut �tre re�ue et reperdue ; Dieu ne donne jamais ˆ l'homme deux occasions ensemble, mais il les lui donne l'une apr�s l'autre, et dans un ordre irrŽversible. Ó Cf. Kierkegaard (Riens philosophiques), p.69 : ÒLa dŽcision divine, sans nul rapport d'Žgale rŽciprocitŽ avec l'occasion, doit exister de toute ŽternitŽ, quoique, en se rŽalisant dans le temps, elle devienne prŽcisŽment l'instant ; car lˆ o� l'occasion et son effet se correspondent, comme dans le dŽsert la rŽponse au cri, lˆ l'instant n'appara”t pas, mais le souvenir l'engloutit dans son ŽternitŽ.Ó
44 O.C. VIII, p.261. Et citant (p.260) Goethe : Òune impossibilitŽ qui tout d'un coup se change en rŽalitŽÓ.
45 ibid.
46 O.C. IX, La LittŽrature et le mal, p.207.
47 Aristote, MŽtaphysique, D, 12.
48 La SouverainetŽ, in O.C. VIII, Gallimard, 1976, p.248.
49 ibid.
50 in LÕHomme souverain de Sade , op. cit., p. 182.
51 cf. aph. 229 in Le Gai savoir, trad. H. Albert.
52 O.C. VIII, p.249.
53 ibid., p.248.
54 ibid., p.256-257.
55 ibid., p.251.
56 ibid., p.269.
57 O.C. XII, p.327.
58 O.C. XII, p.328. Peut-�tre est-ce ˆ entendre au sens o� la rŽalitŽ Òcontient dŽjˆ une rŽflexionÓ (J.Juszezak in Hegel et la libertŽ, op.cit., p.43), Òdans la mesure o� l'Etre est immŽdiatÓ (p.44) dŽfini comme Òconcept de soiÓ, c'est-ˆ-dire ÒrŽflexion conceptuelle de ce qui estÓ. Comme Jacobi ˆ propos du Dieu de Spinoza : Òle principe de l'�tre dans tout �tre-lˆÓ. Cf. Schelling, Aphorismes pour introduire ˆ la Philosophie de la Nature : ÒLa raison n'a pas l'idŽe de Dieu, mais est cette idŽe, et rien d'autre.Ó Et Juszezak, op.cit., p.42 : �tre pur est abstraction pure, Òabsolue nŽgativitŽÓ, Òabstraction vide du nŽant dont la forme supr�me serait la libertŽÓ...Òabstraction la plus vide, le concept le plus indŽterminŽ (...) le plus incomprŽhensible, le plus extensible de tous les conceptsÓ, voulant englober toute la rŽalitŽ, serait-ce pour remplacer le concept de Dieu.
59 ibid., p.330.
60 La question de lÕespace, du tissu, de lÕŽtoffe dŽchirŽe, doit �tre posŽe ˆ la lumi�re de ces lieux intermŽdiaires ou conjonctifs, par exemple entre le r�ve et la veille, qui font dire ˆ Shakespeare par la bouche de Prospero : ÒWe are such stuff as dreams are made of; and our little life is rounded with a sleepÓ.
61 O.C. IX, Dossier William Blake , p.382.
62 O.C. XII, Hegel, la mort et le sacrifice, p.332.
63 ibid., p.336.
64 ibid., p.337.
65 ibid., p.338.
66 O.C. IX, p.141.
67 O.C. XII, p.340.
69 O.C. V, LÕExpŽrience intŽrieure, p.138.
70 ibid., p.139.
71 O.C. XII, p.342.
72 ibid., p.343.
73 A. Koj�ve, Introduction ˆ la lecture de Hegel, op. cit., p.148.
74 ibid., p.164.
75 ibid., p.163.
76 O.C. V, LÕExpŽrience intŽrieure, p.128, 129.
77 ibid., p.96.
78 R. Caillois, Les Jeux et les hommes, Gallimard, 1967, p.53.
79 Cf. O.C. V, p.499.
80 Thomas d'Aquin, in Somme thŽologique : ÒLa ressemblance se comprend selon la convenance de la forme, et c'est pourquoi la ressemblance est multipleÓ, citŽ par G.Didi-Huberman in Comment dŽchire-t-on la ressemblance ?
81 O.C. V, LÕexpŽrience intŽrieure, p.195.
82 Propos sur le mariage, in Etapes sur le chemin de la vie , Gallimard, 1975, p.121
83 J.Juszezak, op.cit., p.49.
84 PhŽnomŽnologie de lÕEsprit, trad. J-P. Lefebvre, Aubier, 1991, p.394.
85 M. Blanchot, Le Livre ˆ venir, Gallimard, 1959, p.316.
86 ibid., p.23.
87 ibid. p.29. Cf. O.C. VII, p.610, Bataille Žcrit : ÒCaract�re de Blanchot : simplicitŽÓ. ÒPour Blanchot, la recherche de l'intimitŽ compte au premier plan (...). Pas de salut pour le langage, le silence.Ó Or, en Bataille, il ne saurait �tre question dÕun retrait dans le silence de lÕintimitŽ - intimitŽ dÕune Ònuit des sensÓ (m�me si cette extrŽmitŽ ne sait rendre compte de la pensŽe de Blanchot) - pas plus que dÕune exhaustion en un dehors ; intŽriorisation et extŽriorisation sÕallient dans lÕexpŽrience bataillienne. Bataille condamne la diffŽrenciation entre un Òordre intimeÓ et un Òordre des objetsÓ, la seule positivitŽ rŽsidant en la tendance quÕa un corps de se verser dans les choses, et de les assimiler en lui. LÕintimitŽ de Blanchot est celle, pleine, de la rŽserve et du retrait o� est maintenue lÕinfinie richesse des possibles. Dans Apr�s coup, Minuit, 1983, p.87, Blanchot r�ve dÕun ÒTout-Puissant infiniÓ refusant Òˆ se limiter par quelque oeuvreÓ, il cite Valery : ÒJe r�vais dÕun �tre qui ežt les plus grands dons - pour nÕen rien faire, sÕŽtant assurŽ de les avoir.Ó Blanchot compare le ÒMoi supŽrieurÓ du ÒgŽnie romantiqueÓ ˆ un Dieu refusant Òˆ �tre dŽmiurgeÓ. ÒOr, quÕest-ce que cet �tre, musicien, philosophe, Žcrivain ou artiste, ou Souverain, qui peut tout et ne fait rien ?Ó interroge Blanchot.
88 M. Blanchot, ibid., p.36-37. Hegel dŽclara le ÒTout philosophiqueÓ comme un cercle fermŽ sur soi, une Òsph�re enti�reÓ embrassant tous ses ŽlŽments connectŽs et sŽparŽs, exposŽs suivant la ÒnŽcessitŽ du conceptÓ, le Òcercle singulierÓ, en lui-m�me totalitŽ, Òrompt aussi la borne de son ŽlŽment et fonde une sph�re ultŽrieure ; le Tout se prŽsente par suite comme un cercle de cercles dont chacun est un moment nŽcessaire, de telle sorte que le syst�me de leurs ŽlŽments propres constitue l'IdŽe tout enti�re, qui appara”t aussi bien en chaque ŽlŽment singulierÓ, in Introduction ˆ l'EncyclopŽdie (1817), La Science de la logique , trad. Bernard Bourgeois, Vrin, 1979, ¤6, p.157.
89 M. Foucault, La Prose dÕActŽon, in Dits et Ecrits, Gallimard, 1994, p.329.
90 O.C. IX, La LittŽrature et le mal, p.296-297.
91 ibid., p.256.
92 O.C. V, LÕexpŽrience IntŽrieure, p.85.
93 Le visuel se brise en une pluralitŽ de
visages, lÕidentitŽ, en [identitŽs dissemblables]. Hegel et Klossowski se
rencontrent peut-�tre dans cet Žclatement.