Ç Plus dÕune langue ÈÉ
Je suis une voix somnambule
Qui t‰tonne dans les tŽn�bres.
[1]
Si lÕon a pris
pour titre cette sorte de Ç mot dÕordre È dont Derrida un jour a
suggŽrŽ quÕil ferait la seule dŽfinition possible – Ç br�ve,
elliptique, Žconomique È – de la Ç dŽconstruction È[2], ce nÕest certes pas pour appliquer
ici une grille derridienne ˆ lÕhŽtŽroglossie crŽatrice chez Pessoa, cÕest
plut™t parce que ce syntagme, dans sa rapiditŽ, permet dÕabord un simple
constat initial (Pessoa a Žcrit, de la poŽsie notamment, en Ç plus dÕune
langue È), mais peut-�tre aussi une problŽmatisation spŽcifique de
lÕhŽtŽronymie, d�s lors que cette derni�re est entendue dans une perspective
acroamatique.[3]
Pour Derrida en
effet la langue Žmerge dÕun inaudible prŽalable que le fait de parler ou
dÕŽcrire plusieurs langues nÕocculte pas ; bien au contraire, pourrait-on
dire, puisque la pratique crŽatrice dÕun certain multilinguisme rŽvŽlerait
selon lui un tropisme impŽrieux vers lÕinou•, faisant ainsi de la polyglossie
littŽraire une simple dynamique entre inaudible et inou•, silence
antŽprŽdicatif et absolu linguistique, bref un mouvement tournant en rond dÕune
aphonie constitutive ˆ un phonocentrisme impossible et donc toujours diffŽrŽ.
CÕest du moins ce quÕon peut supposer lorsquÕon lit par exemple les lignes
suivantes : Ç Bien sžr, on peut parler plusieurs langues. Il y a des
sujets compŽtents dans plus dÕune langue. Certains Žcrivent plusieurs langues ˆ
la fois (proth�ses, greffes, traduction, transposition). Mais ne le font-ils
pas toujours en vue de lÕidiome absolu ? et dans la promesse dÕune langue
encore inou•e ? dÕun seul po�me hier inaudible ? È[4] On remarquera en outre que les
exemples, donnŽs entre parenth�ses, de cette pratique crŽatrice du
multilinguisme se rŽf�rent, pour les deux premiers, ˆ des processus de
mŽtissage des langues dans un texte littŽraire donnŽ[5] et, pour les deux derniers, ˆ des
activitŽs supposant des passages entre plus dÕune langue. Ces exemples sont
certes opŽrationnels chez Pessoa,[6] mais ils sont loin dÕŽpuiser les
dispositifs et les pratiques qui caractŽrisent lÕhŽtŽroglossie pessoenne :
par exemple Žcrire des textes voire des recueils enti�rement en anglais,[7] Žcrire des po�mes en fran�ais[8] et m�me en publier trois,[9] cela ne rentre dans aucun des cas
susmentionnŽs.
De plus, toute
lÕhŽtŽronymie selon Pessoa sÕengage depuis un site mental de nature
acousmatique, lequel suppose quÕil y a de lÕaudible avant (et pendant) lÕusage
de plus dÕune langue, et m�me sans doute apr�s.[10] CÕest le chevalier de Pas, ce
proto-hŽtŽronyme de la tendre enfance, chargŽ apr�s la mort du p�re de dire des
histoires et dÕŽcrire des lettres ˆ lÕorphelin de cinq ans, qui op�re le dŽclic
paradigmatique. Il porte en effet son titre et arbore son nom en fran�ais
dans le texte –
comme si notre Ç plus dÕune langue È Žtait impliquŽ nŽcessairement
par lÕŽmergence de lÕhŽtŽronymie –, et ses deux attributs le campent
comme un hŽros de passage, dont la prŽsence inaugurale se manifeste
acousmatiquement, et ce, sur plus dÕun plan : son titre Žvoque une ŽpopŽe
faite de chevauchŽes et autres nobles cavalcades,[11] son nom fait entendre les pas qui
disparaissent dans tous les couloirs avoisinant la perception et dont tant de
po�mes pessoens se feront lÕenregistrement. Mais ces pas sont alors aussi une
langue, ce sont des pas de langues, cÕest un passage de langues, et cÕest ce
prŽalable qui va ouvrir la voie, ˆ travers lÕhŽtŽronymie, ˆ
lÕhŽtŽroglossie : dans les recoins reculŽs de lÕoreille intŽrieure, il y a
un bruissement o� se m�lent plus dÕun bruit du monde mais Žgalement plus dÕune
profŽration Ç en langues È, si cette allusion ˆ la glossolalie nous
est dÕores et dŽjˆ permise ; cette Babel-Pentec™te initiale distingue lÕexpŽrience
pessoenne de Ç lÕhistoire que [Derrida] raconte È, de Ç la fable
[quÕil se] raconte È, de Ç lÕintrigue È dont il se dit le
Ç reprŽsentant È.[12] Elle nÕest pas sans analogies en
revanche avec une autre situation de laquelle Derrida se diffŽrencie tout en
lui rendant hommage : Ç lÕexpŽrience dŽcrite par Khatibi quand il
Žcoute lÕappel de lÕŽcriture. DŽjˆ, on croit lÕentendre lÕŽcouter, cet appel,
au moment o� celui-ci retentit. Il lui parvient en Žcho, il lui revient dans la rŽsonance
dÕune bi-langue. Khatibi tient contre son oreille la conque volubile dÕune
langue double. È[13] LÕappel du chevalier de Pas
retentit quant ˆ lui dans un paysage sonore surchargŽ dÕune part de tout le
bruit et de toute la fureur du monde et dÕautre part de la volubilitŽ bariolŽe
non seulement de plus dÕune langue mais encore de plus de deux
langues. Bien des po�mes se rŽf�rent ˆ lÕenvironnement acousmatique qui
sÕattache ˆ la pratique poŽtique de Pessoa. On a lÕembarras du choix pour en
citer un exemple. Je recourrai ici ˆ cette strophe dÕun po�me du Cancioneiro :
Silence ? Non : il y a
un bruit,
Un susurrement impossible,
Que lÕon nÕentend pas par lÕou•e,
PuisquÕil est ou• par lÕoubliÉ[14]
Notons que la paronymie ou•(e)/oubli fait Žcho au texte portugais qui
dit ouvido/olvido.
Mais ajoutons que le paradoxe final dÕun oubli qui entend pourrait permettre de
constituer une thŽorie de lÕoubli comme intervalle ou creusement nŽcessaire ˆ
la constitution dÕune caisse de rŽsonance acousmatique : il y a lˆ une
perspective de recherche stimulante, notamment pour passer au crible
acroamatique le motif phŽnomŽnologique Ç oubli/appel È, le refrain
psychanalytique du Ç retour du refoulŽ È ou encore la figure
derridienne de la spectralitŽ.[15] Bien entendu cet article nÕest pas
le lieu dÕun tel travail, en ce quÕil a au fond pour sujet lÕhŽtŽroglossie en
tant que dispositif acousmatique, autrement dit en tant que rŽception et
transformation dÕun Ç susurrement impossible È produit par plus dÕun
bruit du monde et par les bruissements de plus dÕune langue. En fran�ais dans
le texte Pessoa nÕa-t-il pas notŽ un jour : Ç Il y a en moi un
tumulte terrible È[16] ? Si bien quÕon pourrait le
figurer comme tenant contre son oreille la conque plus que volubile dÕune
langue plus que double, ne serait-ce que parce que tout au fond une spectralitŽ
acousmatique y remue :
Au fond de ma pensŽe
Un chant est mon sommeil,
Un chant lent et secret
Sans mot pour lÕexpliquer.[17]
Un po�me fran�ais expose
dÕailleurs une sorte dÕarchŽologie des langues qui non seulement dŽmontre
nettement quÕune langue nÕest jamais seule, mais encore prŽsente les raisons de
cette pluralitŽ et, a contrario, les conditions de son oubli ou de son occultation. Une
langue nÕest jamais seule dÕabord parce que, sur un premier plan quÕon pourrait
dire surtout diachronique, elle est le produit retentissant de plusieurs
langues : le po�te, nŽ locuteur portugais, Žcrit en lÕoccurrence dans une
langue Žtrang�re (le fran�ais) – dont il faut rappeler ici quÕelle est
dŽjˆ double voire triple, Žtant en premier lieu langue dÕenfance, celle dÕune
nourrice de langue fran�aise qui est par consŽquent ˆ lÕorigine de la
nomination du chevalier de Pas, en deuxi�me lieu langue scolaire, dans laquelle
Pessoa a excellŽ en Afrique du Sud, et en troisi�me lieu langue dÕŽtude et de
culture, la biblioth�que personnelle de lÕauteur pouvant ˆ lÕenvi en tŽmoigner
– ; de plus ce po�me en fran�ais se rŽf�re aussi ˆ une langue qui se
laisse entendre et dans le fran�ais et dans le portugais, le latin, lui-m�me
pluriel puisquÕil sÕagit dŽjˆ dÕun latin dŽformŽ, latin de cuisine,
cÕest-ˆ-dire latin accommodŽ ˆ une sauce qui en alt�re le gožt classique et la
latinitŽ m�me. Mais sur un autre plan, ˆ la fois synchronique et achronique,
une langue nÕest jamais seule parce quÕil existe une langue commune ˆ toutes
les langues, une sorte de koinŽ acousmatique, sans doute spectrale, sans doute recouvrant
le chant Ç sans mot È de la citation prŽcŽdente, mais nŽcessaire ˆ
toutes les autres d�s lors quÕil sÕagit de raconter des histoires, cÕest-ˆ-dire
de faire Ïuvre littŽraire. Aussi ce po�me dŽnie-t-il ˆ tout
Ç grammacentrisme È la capacitŽ de transmission diŽgŽtique et
poŽtique sans recours acousmatique ˆ la pluralitŽ des langues, les vivantes,
les mortes et la spectrale :
Vous avez tirŽ cette histoire
Du texte de vieux parchemins.
Mais avaient-ils bonne mŽmoire
Dans leur lent et mauvais
latin ?
Et quelle est cette histoire
Žcrite
De tout votre inutile soin ?
CÕest celle de la sÏur maudite
Et du diable venu de loin.
Je la connais car je lÕai lue.
Lˆ o� nÕest livre ni bouquin.
Dans l'‰me est l'‰me toute et nue...
Sans parchemins et sans latin.[18]
Il
faut noter que la langue spectrale nÕest pas consignŽe dans lÕŽcriture en
elle-m�me, dont la mŽdiation dŽformante nÕest jamais quÕun Ç inutile
soin È. Ainsi seule une Žcoute acousmatique[19] peut-elle enclencher la crŽation
poŽtique et ce, pour une expŽrience dÕŽcriture qui rŽsonne sans cesse de tous
les bruissements de plus dÕun monde et de plus dÕune langue.[20] De fait, Pessoa donne ˆ ce dispositif
de crŽation en plus dÕune langue un nom qui prend en charge sa nature
acousmatique : Ç Fictions de lÕinterlude È. Si plusieurs
acceptions sÕentrelacent dans cette formule, elles gravitent toutes autour de
la dimension musicale du dernier terme, lequel recouvre le dŽcalage ou
lÕintervalle dont la poŽsie hŽtŽronymique a besoin pour mettre en rŽsonance son
hŽtŽroglossie ˆ partir du chant Ç sans mot È de la spectralitŽ.[21] On nÕa pas manquŽ de remarquer ˆ
quel point la sc�ne hŽtŽronymique sÕinstalle dans un lieu mental intervallaire,[22] et il faut sans doute maintenant
mettre en relation ce dispositif avec lÕusage de plus dÕune langue par
lÕhŽtŽronymie. Tout se passe en effet comme si, en se dŽclenchant
acousmatiquement, cette derni�re mettait en rŽsonance, dÕabord la langue
spectrale, et, ˆ sa suite, les diverses langues pratiquŽes, ˆ des degrŽs divers
de compŽtence, par Pessoa. Aussi lÕentre-deux pessoen peut-il ˆ bon droit �tre
prŽsentŽ comme lieu de la babŽlisation de la Ç parole propre È,
autrement dit comme prŽalable nŽcessaire ˆ lÕexpansion dÕune langue du babil,
mais aussi de lÕŽtouffement, du bŽgaiement, de lÕab”me, du vertige.
Le cycle de po�mes orthonymique portant le titre de Fictions de
lÕinterlude traite,
on le sait, ˆ la fois de lÕŽmergence de lÕhŽtŽronymie et de la crispation
langagi�re qui fait de la langue poŽtique un balbutiement rituel fondŽ sur des
rŽcurrences sonores systŽmatiques, ˆ la fa�on de la musique chargŽe dÕinduire
des Žtats de transe.[23] Derrida consid�re que Ç comme
lÕavant-premier temps de la langue prŽ-originaire nÕexiste pas, il faut
lÕinventer È.[24] Ce qui le conduit ˆ parler de
Ç lÕenclave clivŽe dÕune rŽfŽrence ˆ peine audible ou lisible ˆ cette toute
autre
avant-premi�re langue, ˆ ce degrŽ zŽro-moins-un de lÕŽcriture qui laisse sa marque
fantomatique Ç dans È ladite monolangue. È[25] Le Ç grammacentrisme È se
traduit ici fortement, par exemple dans la prŽfŽrence grammatologique rŽvŽlŽe
par la correction du Ç ˆ peine audible È acousmatique en
Ç lisible È faisant rŽfŽrence ˆ la lecture des yeux, ainsi que par la
spectralitŽ visuelle de la Ç marque fantomatique È. En revanche, une
fois de plus, chez Pessoa, on se rend compte que le Ç moins-un È est
loin du compte, Žtant donnŽ la constitution de lÕintervalle ou de lÕinterlude.
Lorsque le po�me bŽgaie cÕest quÕil donne ˆ entendre les coups de boutoir qui
viennent travailler sa langue vŽhiculaire depuis le Ç plus dÕune
langue È de son origine acousmatique. Il y a lˆ le retentissement spectral
dÕun Ç degrŽ zŽro-moins-plus dÕun È du po�me, autrement dit dÕun
Ç degrŽ-zŽro-moins-n È, entra”nant ispso facto un Ç degrŽ-zŽro-plus-n È, autrement dit lÕhŽtŽronymie
(si lÕon se place du c™tŽ du style et de la voix), mais aussi lÕhŽtŽroglossie
(si lÕon se place du c™tŽ des langues utilisŽes). Le Ç degrŽ-zŽro-moins-n È chez Pessoa, cÕest de la
musique, du chant Ç sans mot È, comme le dŽmontrent ˆ lÕenvi tant de
po�mes du Cancioneiro[26] mais aussi tel ou tel po�me
hŽtŽronymique[27] et encore lÕensemble du recueil
anglais intitulŽ The Mad Fiddler.[28] Quant au Ç degrŽ-zŽro-plus-n È, cÕest lÕhŽtŽronymie, pas
seulement celle qui se dŽcline en Ç auteurs È portugais (Caeiro,
Reis, Campos et les autres), mais aussi celle qui se dŽcline en langues :
lÕanglais de lÕhŽtŽronyme potentiel de lÕadolescence Alexander Search, celui du
Mad Fiddler
prŽcisŽment, des sonnets, des po�mes Žrotiques, etc., le fran�ais de la
facŽtie,[29] le fran�ais de lÕŽpanchement
paradoxal,[30] le portugais archa•que de Mensagem,[31] le portugais filtrŽ par
Khayyam-Fitzgerald dans la sŽrie des Rubayat,[32] etc. CÕest cette autre forme
dÕhŽtŽronymie que lÕon peut appeler ainsi : hŽtŽroglossie.
Il est temps de relever que dans le terme forgŽ par Pessoa,
Ç hŽtŽronymie È, le prŽfixe fait rŽfŽrence ˆ une altŽritŽ qui suppose
une altŽration : lÕautre dans le dispositif hŽtŽronymique nÕest pas un
simple tour de passe-passe, il en est le moteur m�me. Autrement dit, quÕil nous
soit permis de dŽtourner ˆ nouveau une formule de Derrida, sÕil y a
nŽcessairement hŽtŽroglossie dans lÕhŽtŽronymie, cÕest que les langues, les
vivantes, les mortes, la spectrale, sont ˆ lÕautre qui fait se mouvoir tout le
mŽcanisme hŽtŽronymique, sont venues de lÕautre, les venues de lÕautre.[33] Il y a donc par consŽquent chez
Pessoa un plurilinguisme de lÕautre retentissant en soi-m�me, dans le for
intŽrieur acousmatique, mais il ne suffit pas dÕen indiquer la pluralitŽ
pour en rappeler la dimension dÕaltŽritŽ, puisquÕil appert que Pessoa a tenu ˆ
marquer cette derni�re dans le terme Ç hŽtŽronymie È, et non dans un
terme qui ežt ŽtŽ Ç multinymie È ou Ç plurinymie È.[34]
On peut rappeler ici la pratique,
souvent indiquŽe par Pessoa dans ses textes, dÕun nomadisme ˆ travers
personnalitŽs et langues chargŽes les unes et les autres de relancer sans cesse
la machine de lÕaltŽration :
Voyager ! Perdre des
pays !
ætre constamment autre,
Car lÕ‰me est sans racines
Si elle ne vit que de voir ![35]
Mais la question se pose alors de savoir si ce
nomadisme implique seulement une juxtaposition des personnalitŽs et des langues
ou sÕil entra”ne nŽcessairement un vŽritable mŽtissage. Il semble que le
Ç plus dÕune langue È pessoen ne se limite pas ˆ la pluralitŽ et au
passage incessant dÕune langue ˆ lÕautre sous le signe de cette dynamique qui
veut quÕon soit Ç constamment autre È. Ë lÕinstar du brouillage
incessant, Ç tumulte terrible È, quÕy op�re la langue spectrale, il
existe un brouillage acousmatique, fait dÕentrelacs, de contrepoints, de
rŽsonances, entre les hŽtŽronymes mais aussi entre les langues de
lÕhŽtŽroglossie. On pourrait donc se risquer ˆ Žmettre lÕhypoth�se dÕun
mŽtissage linguistique : de m�me que les hŽtŽronymes se font les Žchos
dŽformants les uns des autres, le portugais retentit dans lÕanglais, lÕanglais
retentit dans le portugais, le latin retentit dans le portugais de Reis, le portugais
et lÕanglais retentissent dans le fran�ais, etc. Sans oublier le retentissement
constant de la langue spectrale et, ˆ travers elle, du Ç degrŽ zŽro-moins-n È de la musique et des paysages sonores
enregistrŽs par lÕoreille intranquille de Pessoa.
Un
tel mŽtissage ne sÕŽlabore pas sous les esp�ces de lÕhomogŽnŽitŽ et lÕon peut
rappeler ˆ ce propos quelques formules deleuziennes[36] : Ç Le multilinguisme nÕest pas seulement
la possession de plusieurs syst�mes dont chacun serait homog�ne en lui-m�me ;
cÕest dÕabord la ligne de fuite ou de variation qui affecte chaque syst�me en
lÕemp�chant dÕ�tre homog�ne. Non pas parler comme un Irlandais ou un
Roumain dans une autre langue que la sienne, mais au contraire parler dans sa
langue ˆ soi comme un Žtranger.È Bien des textes pessoens se rŽf�rent
explicitement ˆ cette hŽtŽrogŽnŽitŽ du mŽtissage induit par lÕhŽtŽroglossie.
Tel po�me du
Cancioneiro joue de lÕhybridation
linguistique en la prŽsentant comme un mod�le oxymorique, dans lequel le contraste
cristallise lÕhŽtŽrog�ne :
Je suis portugais ˆ
lÕanglaise :
JÕai lÕ‰me logique et truquŽe.[37]
Un po�me dÕAlberto Caeiro expose clairement comment
le discours amoureux peut �tre une caisse de rŽsonance exemplaire de la voix
Žtrang�re mettant en vibration la voix propre :
Je ne sais pas parler parce que je suis en train
de sentir.
Je suis en train dÕŽcouter ma voix comme si elle
Žtait ˆ une autre
personne,
Et ma voix parle dÕelle comme si cÕŽtait elle qui
parlait.[38]
Une ode de Reis rŽpercute les discours
Ç dÕAristote parlant È pour mieux rehausser Ç la voix terrestre
caressante È dÕƒpicure qui Ç parle mieux È ˆ lÕŽcoute
acousmatique du po�te portugais nŽo-pa•en.[39] Une autre de ses odes contient dÕailleurs cette
formule prenant en compte lÕŽcoute de lÕaltŽritŽ : Ç Tel voudrais-je
le vers : ˆ moi et ˆ autrui È.[40] Une autre encore fait a contrario de Reis lÕhŽtŽronyme qui entend figer lÕŽtrangetŽ
intŽrieure dans une sorte de ma”trise langagi�re et quasiment grammatologique
chargŽe de fixer le vertige :
Nombreux sont ceux qui vivent en nous ;
Si je pense, si je ressens, jÕignore
Qui est celui qui pense, qui ressent.
Je suis seulement le lieu
O� lÕon pense, o� lÕon ressent.
JÕai davantage dÕ‰mes quÕune seule.
Il est plus de moi que moi-m�me.
JÕexiste cependant
Ë tous indiffŽrent.
Je les fais taire : je parle.
Les influx entrecroisŽs
De ce que je ressens ou pas
PolŽmiquent en qui je suis.
Je les ignore. Ils ne dictent rien
Ë celui que je me connais : jÕŽcris.[41]
Un po�me de Campos o� fran�ais, anglais et portugais
se rŽpondent fait aussi retentir en lui, par onomatopŽes, le bruit de lÕeau
(Ç shl, shl, shlbrtsher, shlbrtsher È) et le sifflement de la vapeur
(Ç ou-ou-ou / ou-ou / ou-fff(ouhou ouff) / f.f. / (fff) È).[42] Un autre fait ce constat : Ç tout est
littŽrature. / Tout nous vient du dehors, comme la pluie. / Le moyen ? Si
nous sommes pages appliquŽes de romans ? / Traductions, mon petit. È[43] Et lÕun des nombreux mots dÕordre de lÕhŽtŽronyme
flamboyant fait entendre la stridence intŽrieure qui marque lÕaltŽration de soi
par plus dÕun Žtranger en soi :
Plus je ressentirai, plus je ressentirai comme
plusieurs personnes,
Plus jÕaurai de personnalitŽs,
Plus intensŽment, plus stridemment je les aurai [É][44]
Quant au recueil du Mad Fiddler, il regorge de notations consacrŽes au
retentissement acousmatique de lÕŽtrangetŽ, comme dans le po�me intitulŽ Non-moi, titre emblŽmatique entre tous : Ç Je suis
un esprit lointain, m�me / Dans le lieu conscient de mon moi. È[45]
Mais la formulation la plus nette de tout cela se
trouve sans doute dans le distique suivant, qui ach�ve lÕun des Trente-cinq
sonnets de langue anglaise :
Une langue inconnue parle en nous, et nous-m�mes
Nous en sommes des mots, dŽtournŽs du rŽel.[46]
Sur de tels fondements une Žtude plus poussŽe de
lÕhŽtŽroglossie pessoenne ne peut que recourir ˆ la logique des sŽries,
autrement dit ˆ la succession de parcours circonstanciŽs et džment commentŽs,
capables de jalonner diffŽrentes strates du dispositif global afin dÕen aborder
les param�tres selon les divers plans de leur interaction. On se contentera ici
dÕen Žbaucher ˆ grands traits les perspectives.
Une premi�re sŽrie dÕapproche se
constituerait ˆ partir de la formation intellectuelle et culturelle de Pessoa.
Elle pointerait dÕune part certaines interventions rŽvŽlatrices du jeune homme,
notamment lorsque, sous le nom de Charles Robert Anon, il envoie ˆ la presse
anglaise dÕAfrique du Sud des sonnets dŽnon�ant les exactions et lÕarrogance de
lÕimpŽrialisme britannique.[47] Elle supposerait quÕune telle
dŽmarche rend bien compte de la tension prŽsupposŽe par lÕhŽtŽroglossie :
le devenir Ç anglais È se marque par des textes incendiant la
civilisation anglaise, comme si adopter lÕanglais dans ces sonnets nÕŽtait
possible que dans lÕŽcart maintenu avec la vision du monde qui, historiquement,
accompagne cette langue. Mais elle mentionnerait dÕautre part les lectures
nombreuses, tant anglaises que fran�aises, auxquelles lÕ‰pre et anxieux
adolescent sÕest adonnŽ, afin de rendre compte du bouillonnement acousmatique
que ces lectures ont suscitŽ : par exemple pendant lÕŽtŽ 1905, en m�me
temps quÕil dŽvore dans le texte original Keats (Early poems, Alastor), Shelley (Islam) et Shakespeare, mais aussi Candide et MicromŽgas, la Guerre des dieux de Parny et lÕHistoire des oracles de Fontenelle, Pessoa lit en
traduction fran�aise La Sonate ˆ Kreutzer de Tolsto•. On comprend quÕanglais et fran�ais sont
les vecteurs dÕune immense culture vraiment hŽtŽroclite et confŽrant dÕores et
dŽjˆ ˆ lÕhŽtŽroglossie future sa dimension de foire aux langues et aux idŽes.[48] La grande sc�ne acousmatique
nŽcessaire au dŽploiement de lÕhŽtŽronymie se construit hors du temps, ce qui
entra”ne que le polylogue entretenu par lÕhŽtŽroglossie avec lÕhistoire de la
littŽrature et des idŽes ne se fera que rarement avec les contemporains, sauf
prŽcisŽment dans le domaine portugais, comme si la langue dÕorigine Žtait la
seule apte ˆ permettre une intervention dans lÕactualitŽ littŽraire et
philosophique.
DÕailleurs, sur le m�me mod�le, une deuxi�me sŽrie
pourrait �tre consacrŽe aux lectures de lÕ‰ge adulte, qui permettrait de mettre
en relief lÕapprofondissement du mŽtissage des cultures anglaise, fran�aise,
allemande et italienne. Certes les tropismes sont essentiellement anglais et
allemands, mais le fran�ais sert encore souvent de vecteur pour lÕacc�s aux
textes allemands, comme ceux de Max Nordau par exemple. LÕhŽtŽroglossie des
lectures continue de structurer lÕhŽtŽronymie et lÕhŽtŽroglossie crŽatrices
comme un immense palimpseste acousmatique, cÕest-ˆ-dire comme un dispositif de
rŽsonances chargŽ de faire retentir des Žchos entre des p™les de plus en plus
nombreux et contrastŽs. De lˆ les jeux frŽquents de renvois ˆ des auteurs ou ˆ
des formules dont lÕÏuvre en son entier est coutumi�re au point dÕen appara”tre
souvent comme une sorte dÕimplicite traitŽ de littŽrature gŽnŽrale et
comparŽe : le schŽma des odes de Reis est principalement tirŽ dÕHorace,
dont le po�te portugais reprend aussi ˆ son compte la poŽtique du
Ç monument È[49] ; Campos voudrait voir ses po�mes publiŽs chez
Plon ou au Mercure de France[50], Žcrit un Salut ˆ Walt Whitman, dit son admiration pour Virgile et Milton[51], assassine Marinetti devenu acadŽmicien,[52] fait rŽfŽrence en Žpigraphe au po�te et philosophe
anglais Soame Jenyns,[53] ou encore associe saint Augustin, Kant et Hegel dans
un po�me mettant en abyme la tradition mŽtaphysique occidentale[54] ; lÕÏuvre orthonymique de langue portugaise
joue avec beaucoup dÕauteurs portugais mais aussi, entre autres, avec le po�te
espagnol Ramon de Campoamor[55], Coleridge[56], Radclyffe Hall[57], Dante[58], Amiel[59], Verlaine[60], Jules Laforgue, Gustave Kahn et Jean MorŽas[61] ; m�me Caeiro ne se rŽf�re pas quÕˆ CŽsario
Verde,[62] parangon du modernisme portugais, puisquÕil Žvoque
Virgile[63] ou saint Fran�ois dÕAssiseÉ[64]
La troisi�me sŽrie sÕintŽresserait ˆ
lÕŽtude de la correspondance de Pessoa et montrerait par exemple quÕun nombre
non nŽgligeable de lettres projetŽes ou rŽellement envoyŽes sont Žcrites en
anglais pour des destinataires anglophones ou en fran�ais pour des destinataires
francophones. Et ce, principalement, pour des commandes de livres, soit aupr�s
de grandes librairies parisiennes ou londoniennes, soit aupr�s dÕuniversitŽs
dotŽes de publications qui intŽressent Pessoa, comme cÕest le cas de
lÕuniversitŽ de Toulouse en mati�re de philosophie, si lÕon en croit le
tŽmoignage de quelques documents archivŽs au Fonds Pessoa de la Biblioth�que
Nationale de Lisbonne. Mais il existe aussi une correspondance plus littŽraire,
notamment une lettre ˆ ƒmile Faguet,[65] restŽe sans doute ˆ lÕŽtat de
projet, dans laquelle Pessoa a cette formule : Ç Maintenant la poŽsie
portugaise est, je le crois bien, la premi�re dÕEurope, du mondeÉ È[66] Ainsi, alors que ses lettres
portugaises, adressŽes ˆ sa famille, ˆ ses compagnons du modernisme ou ˆ ses
cadets admiratifs, sÕattachent selon divers modes ˆ faire le rŽcit commentŽ de
son aventure hŽtŽronymique jusques et y compris dans sa dimension
dÕhŽtŽroglossie,[67] ses lettres anglaises ou fran�aises
sont la plupart du temps consacrŽes ˆ la projection de la langue, de la culture
et de la poŽsie portugaise hors du pays. Comme exemple de ce chiasme, on peut
mettre en regard le projet de lettre ˆ Faguet avec cet extrait dÕune longue
lettre ˆ Armando C™rtes-Rodrigues (19 janvier 1915), qui dit en portugais et
lÕaspiration ˆ crŽer plus loin que le Portugal et la force des coups de boutoir
de lÕŽtranger ˆ lÕintŽrieur de soi : Ç Maintenant que jÕai tout vu et
tout ŽprouvŽ, jÕai le devoir de me replier dans mon esprit, de travailler
autant que je pourrai et dans tous les domaines ˆ ma portŽe pour faire
progresser la civilisation et Žlargir la conscience de lÕhumanitŽ. Je voudrais
nÕen �tre pas dŽtournŽ par mon dangereux tempŽrament trop multilatŽral,
adaptable ˆ tout, toujours Žtranger ˆ lui-m�me et incohŽrent ˆ lÕintŽrieur de
lui-m�me. È[68] Il est vrai que cÕest encore en
fran�ais que Pessoa sÕadresse, et pour cause, ˆ un magnŽtiseur parisien (10
juin 1919) afin de suivre des cours de magnŽtisme par correspondance, ce qui
lui permet de se dŽfinir alors dÕune fa�on qui rehausse encore plus le
contraste signalŽ dans la lettre portugaise prŽcitŽe : dans cette derni�re
la description du Ç tempŽrament È se fait de mani�re
impressionniste ; dans la lettre au magnŽtiseur cÕest un vŽritable
diagnostic : il sÕy dŽcrit en effet comme un
Ç hystŽro-neurasthŽnique È, autrement dit comme le lieu psychique
dÕun contraste permanent.
Apr�s cet Žtalonnage sŽriŽ des
textes ambiants formateurs et des para-textes, la quatri�me sŽrie aborderait
lÕÏuvre anglaise proprement dite, pour lÕinterroger. Un des premiers po�mes
anglais connus, datŽ du 12 mai 1901, Ç Separated from theeÉ È[69], se dŽveloppe comme une variation
sur le th�me de la sŽparation, et inaugure par lˆ-m�me le dispositif dÕŽcart ou
dÕintervalle qui sera nŽcessaire aux Ç fictions de lÕinterlude È. Il
est dÕailleurs troublant de noter que ce qui est sans doute le dernier po�me
anglais de Pessoa, rŽdigŽ huit jours avant sa mort, semble revenir
trente-quatre ans plus tard sur cet espace ouvert par lÕŽloignement : Ç mon
pauvre cÏur se languit / DÕun je-ne-sais-quoi de lointain. / Il se languit de
toi, cÕest tout, / Il se languit de ton baiser. È[70] Il faut peut-�tre alors envisager
la poŽsie anglaise de Pessoa comme lÕespace mental o� se creuse lÕintervalle du
retentissement acousmatique, et donc comme la mise en place dÕune sorte de
prŽalable logique au mŽtissage gŽnŽralisŽ que lÕhŽtŽronymie dans son ensemble
pratique tous azimuts. Si le chevalier de Pas Žtait vraisemblablement lusophone
malgrŽ son nom fran�ais, des prŽ-hŽtŽronymes de lÕadolescence comme Charles
Robert Anon et son rempla�ant Alexander Search sÕexpriment en anglais et leurs
noms semblent venir complŽter et prolonger celui de leur lointain prŽdŽcesseur,
comme pour dŽfinir les premiers param�tres de ce prŽalable logique que commence
ˆ constituer leurs propres textes. En effet, rien nÕemp�che, ˆ c™tŽ de
lÕinterprŽtation traditionnelle (Anon pour Ç anonyme È)[71], de considŽrer Anon en tant que a-non, cÕest-ˆ-dire comme une double
nŽgation, mouvement opŽratoire nŽcessaire au creusement prŽalable de
lÕinterlude, retournement du nŽgatif sur lui-m�me comme dans le dispositif
abellien de la Ç structure absolue È[72] : ainsi anonymat paradoxal et
nŽgation niŽe participent-ils de la configuration de lÕintervalle. Quant ˆ
Alexander Search, il emprunte son prŽnom au conquŽrant et son nom ˆ la qu�te
spirituelle, ce qui fait un Žcho aux chevauchŽes Žpiques entendues dans le
proto-hŽtŽronyme de lÕenfance, tout en lui ajoutant une dimension qui dŽsormais
sera insŽparable du cheminement pessoen.
Sur une telle disposition, lÕÏuvre
anglaise pourra d�s lors dŽvelopper toutes sortes dÕexplorations de
lÕintervalle. Les Trente-cinq sonnets en seront le baroque exposŽ axiomatique : Ç Notre
‰me infiniment se trouve loin de nous. / [É] / Vers notre �tre profond
nous sommes les sans-ponts / Voulant pourtant clamer ˆ leur pensŽe leur
�tre. È[73] ; Ç Quand jÕentends,
cÕest Entendre, avant moi, qui entend. / [É] / Comme si
dŽchiffrant la clef dÕun cryptogramme, / Nous le trouvions Žcrit en langage
inconnu. È[74]É The Mad Fiddler quant ˆ lui varie le th�me de
lÕapparition-disparition caractŽristique de ce que fait scintiller ou rŽsonner
lÕintervalle : cÕest dans ce recueil que se trouve par exemple le po�me
consacrŽ au Ç roi des failles È, Ç seigneur de ce qui existe
entre chose et chose, / Des �tres interposŽs, de cette part de nous / Qui se
dŽploie entre notre veille et notre sommeil, / Entre notre silence et notre
parole, entre / Nous et la conscience du nous ÈÉ[75] AntinoŸs et ƒpithalame abordent la question sexuelle selon
le m�me principe : le premier commence par un vers insŽrant violemment le
paysage extŽrieur et ses intempŽries dans lÕespace intŽrieur ouvert par la
perte de lÕ�tre cher (Ç La pluie dehors Žtait glacŽe dans lÕ‰me
dÕHadrien. È[76]), pour sÕachever sur lÕŽvocation
dÕun sommeil marquŽ par un retentissement acousmatique (Ç une voix rŽsonna
lˆ-bas dans les jardins È[77]), apr�s avoir rempli de discours la
distance sŽparant Hadrien vivant dÕAntinoŸs mort ; le deuxi�me prŽsente
aussi un dŽbut en fanfare visant ˆ tout remplir de jour (Ç Ouvrez grand
les persiennes, que je jour pŽn�tre / Comme une mer, comme un
fracas ! È[78]), avant de dŽployer la violence
fantasmatique dÕŽtreintes attendues (Ç Mais tout cela nÕest que
spŽculations, promesses, ou rien / Que la moitiŽ de lÕattraction du rut, / Et
tout cela nÕest que dŽsir en pensŽe ou sans lendemain / Ou mis en Ïuvre pour
assouvir le dŽsir. È[79]). Il nÕest pas jusquÕaux Žpitaphes
imaginaires de la plaquette Inscriptions qui ne participent de la dŽfinition de
lÕintervalle : en effet, elles transportent la conscience non seulement
dans la mort dÕautrui mais aussi dans la mort de soi, la derni�re Žpitaphe
mettant en abyme les treize autres, avant de redire la position privilŽgiŽe, ˆ
lÕŽcart, du Ç scripteur È : Ç Ma main / A ci-inscrit ces
Žpitaphes, je ne sais trop pourquoi, / Dernier, de lˆ les voyant tous, dans la
foule en partance. È[80]
La fonction dÕexploration de
lÕintervalle qui semble dŽvolue ˆ lÕÏuvre poŽtique anglaise se retrouve
dÕailleurs dans les frŽquentes auto-traductions dont nous avons conservŽ la
trace : renvoyons par exemple aux documents consignant la traduction dÕOpi‡rio (Opiarium) en Opiary, assortie des commentaires venant
gloser ces articulations,[81] cÕest-ˆ-dire venant Žprouver leur
validitŽ en tant que figurations de lÕintervalle.
Quelques cas particuliers sont ˆ
commenter, ceux o� Žcrivant un po�me en anglais, Pessoa le dote dÕun titre ou
dÕun para-texte en fran�ais. Trois po�mes du Mad Fiddler portent ainsi un titre venant
inscrire un Žcho baudelairien dans ce recueil post-symboliste chargŽ par
ailleurs de faire retentir acousmatiquement lÕintervalle : deux de ces
titres font rŽfŽrence ˆ la Ç passante È pour la relier au
traitement spŽcifique de lÕapparition-disparition ˆ laquelle le livre sÕadonne
(LÕInconnue[82], La Chercheuse[83]) ; le troisi�me rŽalise m�me
un chassŽ-croisŽ : Baudelaire ayant adoptŽ le terme anglais Spleen, Pessoa attribue le mot fran�ais Ennui pour titre ˆ lÕun de ces po�mes
anglais, dont le premier vers, ˆ son tour traduit, donne ceci : Ç Sous
un ciel bas et sombre È[84]É Ennui et LÕInconnue font dÕailleurs partie dÕune
section (Jardin-Fi�vre) o� lÕon trouve un po�me intitulŽ Isis, Žcho net ˆ GŽrard[85], et dont le po�me initial, Žponyme,
porte sur lÕun de ses documents de travail la mention, en fran�ais dans le
texte : Ç Ë la mani�re de Saint MallarmŽ È.[86] Ainsi donc Pessoa indique, en
fran�ais, non sans doter lÕintervalle ainsi mis en exergue dÕune certaine
vibration ironique, que dans ce po�me il a Žcrit lÕanglais selon la fa�on
dÕŽcrire le fran�ais qui Žtait celle dÕun auteur connu pour avoir, notamment
sur le plan syntaxique, travaillŽ dans un Žcart immense par rapport ˆ la langue
fran�aise en gŽnŽral et aux Ç langues È des po�tes fran�ais en
particulier... Dans ce texte, privŽ de ponctuation, le fran�ais nÕest pas
directement prŽsent dans lÕanglais : ce qui vient battre dans un anglais
Žtrange, cÕest lÕŽtrange syntaxe fran�aise de MallarmŽ, mŽtissage subtilÉ
Ouverture et ouvraison de
lÕintervalle, lÕÏuvre anglaise est faite dÕailleurs dans un anglais
Ç impossible È, en ce que ce travail de lÕintervalle se fonde sur un
mŽtissage constant entre diffŽrents niveaux de langue, diffŽrentes Žpoques de
la langue mais aussi diffŽrents styles venus des auteurs anglophones chers ˆ
Pessoa. Cela explique sans doute pourquoi les lecteurs anglophones[87] ont tant de mal ˆ la lire, mais
leur malaise nÕest pas sans intŽr�t pour notre rŽflexion. Un commentaire du
pessoen anglais Stephen Reckert est ˆ ce titre riche
dÕenseignements : Ç LÕintŽr�t des vers anglais de Pessoa nÕest pas poŽtique. Il ne lÕest pas, parce que ce
nÕest que de loin en loin quÕils sont de lÕauthentique poŽsie ; et quand
ils le sont, cÕest nŽcessairement de la poŽsie mineure [É] LÕintŽr�t de ces
vers est surtout psychologique et idŽologique. È[88] On ne sÕintŽressera pas ici ˆ la
critique des catŽgories de jugement auxquelles ce passage recourt, parce quÕon
souhaite plut™t le considŽrer comme un indicateur de la monstruositŽ
dŽrangeante de lÕanglais crŽateur de Pessoa. Or, sous cet angle, le terme de Ç poŽsie
mineure È utilisŽ par Reckert nÕest pas sans entrer en rŽsonance avec la
remarque suivante de Gilles Deleuze : Ç Nous devons �tre bilingue
m�me en une seule langue, nous devons avoir une langue mineure ˆ lÕintŽrieur de
notre langue, nous devons faire de notre propre langue un usage mineur. È[89] En sorte que lÕon peut affirmer que
Pessoa, en faisant un Ç usage mineur È et dŽconcertant de la langue
anglaise, explore logiquement lÕintervalle quÕelle lui ouvre, Žtant donnŽ quÕil
sÕagit pour lui, ˆ travers le dispositif hŽtŽronymique, de devenir autre, de
Ç sentir tout de toutes les mani�res È[90]. DÕo� la confirmation que
lÕhŽtŽroglossie est nŽcessaire ˆ son entreprise et quÕelle ne consiste pas
seulement ˆ utiliser Ç plus dÕune langue È, mais aussi, gr‰ce au
mŽtissage impliquŽ par lÕintervalle acousmatique, ˆ faire de chacune de ces
langues Ç plus dÕune langue È ˆ soi toute seule, en tout cas dÕy
donner ˆ entendre, Ç jeu-entre È ou intervalle se mettant ˆ jouer
(comme on le dit des pi�ces dÕun rouage en phase de dysfonctionnement), le
Ç devenir-minoritaire È cher ˆ Deleuze.[91]
La cinqui�me
sŽrie questionnerait lÕÏuvre fran�aise afin dÕy mettre ˆ lÕŽpreuve les
traits caractŽristiques qui viennent dÕ�tre brossŽs dans leurs grandes lignes ˆ
propos de lÕÏuvre anglaise. Nous nous contenterons ici de renvoyer ˆ notre
formule suivante, prŽlevŽe sur le texte dÕune confŽrence portant sur les po�mes
fran�ais[92] : Ç Parole abolie autant
que maintenue : telle est lÕŽtrange dimension que prennent les po�mes
fran�ais de Pessoa, aux fronti�res de la littŽrature. È En effet, de
mani�re encore plus Ç mineure È que les po�mes anglais, les po�mes
fran�ais font entendre une autre langue dans le fran�ais, et le
Ç tumulte terrible È sÕy traduit, entre autres, par des tournures
comme Ç coffret de ivoire È[93], Ç lÕombre / Jettait sa noirceur È[94], Ç tout est tž / Autour de moi È[95], Ç le jour est br�ve È[96], Ç La plaine est infinite È[97], mais aussi par des inventions
lexicales telles que Ç Banales et enrubannŽment heureuses È[98], Ç hyperexŽcrable È[99] ou Ç larmes
circomprises È[100], ou encore par des nÏuds
syntaxiques comme Ç Il fait douleur È[101] ou Ç Aux fronti�res
dÕil-nÕest-plus-jour È[102]. Une Žtude est ˆ faire de toutes
ces dissonances souvent heureuses, ainsi que des bizarreries de prosodie quÕon
peut entendre dans ces textes, mais elle ne sera vraiment possible que lorsque
toute la production fran�aise aura ŽtŽ Žtablie, ce qui est loin dÕ�tre le cas.
En revanche, il est utile de
rŽflŽchir ˆ lÕutilisation du fran�ais dans les textes portugais ou anglais. Nous
avons dŽjˆ parlŽ plus haut de certains titres fran�ais de po�mes du Mad
Fiddler. LÕun
dÕeux, LÕInconnue,
est aussi le titre dÕun po�me portugais[103], comme sÕil portait lˆ aussi la
trace dÕun retentissement baudelairien tenace, qui se donne ˆ entendre Žgalement
dans ces titres de po�mes de Campos : Lˆ-bas, je ne sais o�É[104] et Cul de lampe.[105] Ces insertions de fran�ais
font penser ˆ ce que les traitŽs en usage dans les conservatoires appellent des
Ç notes Žtrang�res ˆ lÕharmonie È : sur une base harmonique donnŽe
ces notes venues dÕailleurs font entendre leur diffŽrence et semblent faire par
lˆ tout lÕintŽr�t dÕun moment musical. On les appelle aussi, dans certaines
configurations, Ç notes de passage È, et lÕexpression nÕest pas sans
portŽe dans les phŽnom�nes qui nous retiennent ici : avec ces mots
fran�ais, quelque chose en effet Ç passe È dans les textes portugais
ou anglais, au double sens dÕune importation (depuis le fran�ais) et dÕun
passage (une rŽsonance sÕŽl�ve puis dispara”t dans le roulement continu du
po�me). Sans doute de tels phŽnom�nes acousmatiques sont-ils comme des balises
orientant lÕespace intervallaire des Ç fictions de lÕinterlude È. La
sŽrie portugaise portant sur la Ç musique de la ressouvenance È et
dotŽe du titre fran�ais Un soir ˆ Lima[106] emprunte ce dernier ˆ une pi�ce
pour piano dÕun certain Felix Godefroy (1858-1897). Ce syntagme fonctionne dans
les po�mes comme un refrain cristallisant la ressouvenance, et donc, au bout du
compte, creusant lÕintervalle dans sa dimension irrŽmŽdiable. Sans doute cela
se fait-il lˆ aussi Ç sur le mode mineur È, mais qui nÕentend quÕun
tel mode est propice ˆ lÕŽvocation des marges, de lÕˆ-c™tŽ, de lÕoblique, bref
de lÕinterlude ? Ë cet Žgard un po�me du Cancioneiro mŽrite dÕ�tre citŽ ici, en ce que
dÕune part sa premi�re strophe nomme explicitement la Ç force
Žtrang�re È qui travaille toute lÕentreprise pessoenne, et que dÕautre
part il sÕach�ve sur lÕŽvocation paradigmatique dÕune prise de maquis, et ce,
dans un contexte fran�ais, justement :
Qui donc a fait de moi ce quÕaujourdÕhui je
suis ?
Quelle force Žtrang�re, occulte
au fond de moi,
En qui je ne voulais �tre mÕa
fixŽ lÕ�tre ?
Quoi quÕil en soit, je suis celui
qui est ainsi.
Les vestiges du tout dernier de
mes remords
Ont soulevŽ leurs ailes au-dessus
dÕo� je r�ve,
Et mon �tre est pareil ˆ quelque
bandit corse
Que chasse ˆ travers monts la
police de France.[107]
Ce banditisme emblŽmatique sur tous
les grands chemins de la pensŽe et de la poŽsie trouve lÕune de ses modalitŽs
les plus fortes dans lÕexpŽrience mŽdiumnique, quÕune sixi�me
sŽrie thŽmatiserait. On y retrouverait le plein rŽgime des acousmates,
pris dans leur sens fort de voix dÕorigine inconnue, et la glossolalie
proprement dite gagnerait lˆ sa place dans le concert de Ç plus dÕune
langue È. Parfois en effet lÕoreille intŽrieure de Pessoa consigne une
sorte dÕenregistrement effarŽ de ce genre de voix, qui se dŽtachent soudain du
Ç tumulte terrible È, mais qui demeurent incomprŽhensibles et sont
donc renvoyŽes au cri animal, comme lÕaboiement des chiens[108] ou le coasement des grenouilles[109] : Ç Toutes les choses qui
se trouvent dans ce monde / Ont une histoire, / Sauf ces grenouilles qui
coassent tout au fond / De ma mŽmoire./ [É] / Coassent tout au bout / DÕune ‰me
ancienne qui se tient en moi, Žnorme, / Les grenouilles, sans moi. È
Parfois encore, une voix sÕexprime en portugais (ou en anglais) et dicte ˆ
Pessoa un texte, le plus souvent un po�me, avant de communiquer son nom, dont
lÕaspect est vŽritablement glossolalique. En effet, ces Ç esprits È
qui font en quelque sorte effet de Ç langues de feu È sÕappellent Wardour, Vadooisf, VoodoistÉ, et mettent en abyme dans leur
dictŽe le retentissement acousmatique : Ç Nos mots passent, dans
lÕair / Se flŽtrit leur Žcho. È[110], Ç Le halo rare noir / Flotte
dans lÕintervalle / Entre moi-m�me et moi. È[111], Ç Nous passons pr�s / Du
r�ve, irrŽvŽlŽsÉ / Tourbillon invisible, faucille / De silence qui
tourneÉ È[112] Au cÏur m�me de Babel la terrible
et tumultueuse, cÕest alors Ç ƒden dans lÕExil È[113] qui se donne ˆ entendre.
La septi�me sŽrie exposerait le
paradoxe que lÕÏuvre portugaise constitue, plus encore que les Ïuvres fran�aise
ou anglaise, le lieu m�me de lÕŽchange fructifiant qui conf�re au Ç plus
dÕune langue È son rŽgime le plus intense, comme si les po�mes portugais
dŽclinaient tous, selon leurs fa�ons respectives, un exil de langue dans la
langue dÕƒden propre au po�te. Cette analyse tournerait principalement autour
du terme de Ç saudade È. Ç Portugais ˆ lÕanglaise È, ou
encore Ç ˆ la corse È, Pessoa nÕen revendique pas moins, contraste
fŽcondant, sa langue comme intervalle et interlude, sans doute aussi comme
Ç intranquillitŽ È, selon le diapason de la saudade :
JÕai passŽ loin le long du monde,
Je suis tel et quel il mÕa fait,
Mais je garde en lÕ‰me de lÕ‰me
Mon ‰me vraie de Portugais.
Et le Portugais cÕest :
saudades.
Parce que seul les ressent bien
Celui qui de ce mot dispose
Afin de dire quÕil en a.[114]
De fait, par-delˆ les relations qui
se tissent dans lÕÏuvre portugaise avec les Horace, Virgile, Dante, PŽtrarque,
Leopardi, Milton, Shakespeare, Whitman, Verlaine et autres MallarmŽ ou
Laforgue, il semble bien que dÕautres se nouent avec tout un passŽ de la
langue, non pas avec Cam›es, que Pessoa confine dans un non-dit presque
permanent, mais avec le Nostradamus portugais, le savetier Bandarra, et avec
celui quÕil appelle Ç empereur de la langue portugaise È[115], le jŽsuite Vieira. De lˆ, entre
autres, lÕinsistant archa•sme du portugais de Message et ce souci constant dÕ
Ç ou•r, pareil ˆ un pardon, / Ë travers la le�on dÕune rŽminiscence, / Le
portugais ancien parlŽ par lÕocŽan ! È[116] LÕautre nom du
mŽtissage impliquŽ par Ç plus dÕune langue È serait donc pour
Pessoa : intranquillitŽ, celle qui nÕa de cesse de parcourir lÕinterlude pour
accomplir la t‰che toujours ˆ recommencer qui consiste ˆ faire vibrer ce quÕil
a appelŽ un jour, ˆ la m�me Žpoque (dŽbut des annŽes 10) ˆ laquelle il a forgŽ
le concept des Ç fictions de lÕinterlude È, Ç Cymbales
dÕImperfection È.[117]
CÕest ainsi que, pour conclure
provisoirement ces sŽries de rŽflexion, il faut sans doute Žmettre lÕhypoth�se
suivante : si Pessoa se trouvait pris dans un mouvement lÕincitant ˆ
Ç crŽer des civilisations È, ˆ �tre Ç pluriel comme
lÕunivers È, ˆ �tre plus accompli que Cam›es (sans doute coupable de
nÕavoir arpentŽ lÕespace intervallaire quÕˆ moitiŽ[118]) ou que Nietzsche (en devenant
Ç plus complet È, Ç plus complexe È et Ç plus
harmonique È que le surhomme nietzschŽen[119]), ˆ �tre un nouveau Shakespeare, un
nouveau Bandarra ou un nouveau Vieira, cÕest sans doute ˆ cause de la nŽcessitŽ
du Ç plus dÕun È quÕimpliquait pour lui lÕexpŽrience acousmatique.
Aussi, traversant les syst�mes et les cultures, mais aussi les langues (ˆ tous
les sens de ce terme), lÕhŽtŽronymie-hŽtŽroglossie pessoenne tente-t-elle sans
cesse de renouer, par tous les moyens, avec son Ç degrŽ zŽro-n È, la musique : Ç La
vertu principale de la littŽrature – nÕ�tre pas de la musique – est
en m�me temps son principal dŽfaut. È[120]
Patrick Quillier
UniversitŽ de Nice-Sophia Antipolis
[1] Fernando Pessoa, Îuvres poŽtiques, PlŽiade, Gallimard, Paris, 2001,
p.1832 [O.P.]
[2] Dans MŽmoires pour Paul de Man, GalilŽe, Paris, 1988, p.38.
[3] Voir la justification de cette
perspective dÕŽcoute de lÕÏuvre pessoenne dans O.P., pp.1832-1833.
[4] Dans Le monolinguisme de lÕautre, GalilŽe, Paris, 1996, p.126.
[5] Comme les Cantos dÕEzra Pound en fournissent un
paradigme Žclatant.
[6] Par exemple : proth�ses et greffes
dans les Odes de
Campos ; traductions diverses, notamment du Corbeau de Poe en portugais ou des po�mes
dÕAnt—nio Botto en anglais ou en fran�ais ; transpositions incessantes
comme la sŽrie des Rubayat, inspirŽe par la lecture des traductions anglaises des
textes dÕOmar KhayyamÉ
[7] Voir O.P., pp.1335-1604.
[8] Ibid., pp.1613-1648.
[9] Trois chansons mortes, publiŽes dans la revue Contempor‰nea, n¡7, Lisbonne, janvier 1923, voir O.P., pp. 1613-1614.
[10] Voir ma formule selon laquelle il
est Ç possible de dŽfinir les voix hŽtŽronymiques comme des acousmates, cÕest-ˆ-dire des sons fictifs ou
hallucinŽs, sons eux-m�mes contenant, comme des rŽsonances ou des Žvocations,
dÕautres acousmates, qui sont les paysages sonores auxquels les hŽtŽronymes se rŽf�rent,
mais aussi tous les effets quasi musicaux des langues quÕils utilisent. È
(O.P., p.1833.)
Si lÕon consid�re la derni�re expression comme dŽsignant non seulement les
fa�ons dÕutiliser la langue choisie par chaque instance hŽtŽronymique, mais
aussi la pluralitŽ m�me des langues dans le dispositif hŽtŽronymique, on peut
trouver dans cette formulation une approche acroamatique instructive de la
question posŽe par le prŽsent article.
[11] Un po�me du 18 janvier 1935 fait
peut-�tre entendre sur la fin de la vie de Pessoa lÕŽpopŽe inaugurale menŽe par
le chevalier de Pas : Ç chevalier / Du Moyen åge qui ne se trouve
quÕen nous, / Parti ˆ la recherche dÕanonymes a•eux ÈÉ (O.P., p.979.)
[12] Dans Le monolinguisme de lÕautre, op. cit., p.64.
[13] Ibid.
[14] O.P., p.836.
[15] DÕune certaine fa�on lÕoubli de lÕŽcoute
en tant quÕoubli de lÕoubli-qui-entend sÕop�re de fa�on magistrale en m�me
temps que concertŽe dans la critique raisonnŽe et systŽmatique que Derrida a
produite de ce quÕil a appelŽ le Ç phonocentrisme È : si pour
lui la phon� est
un supplŽment abusif dÕidŽalitŽ contaminant le silence du texte Žcrit, il
sÕensuit que lÕoreille doit �tre impŽrativement subordonnŽe ˆ lÕÏil dans toute
opŽration de pensŽe. Mais il importe de noter quÕen recourant ˆ la notion de spectralitŽ Derrida varie une fois de plus ce
th�me visuel, tout en permettant, sans doute ˆ son insu, le retour de lÕŽcoute.
Chez Pessoa en revanche le spectre est toujours sonore : Ç Qui
joue ? Sylphes ou gnomes ? / Parmi les pins affleurent / Ombres et
souffles brefs / De rythmes musicaux. È (O.P., p.563.) – Ç Parmi les bois, parmi les bois,
/ Parmi les bois qui clair de lunent, / Passe, fant™me ou• tout juste, / Ombre
composŽe de secret, / Une prŽsence faite dÕair. È (O.P., p.727.) – Ç Rien nÕest
rŽel, et rien en ses vains mouvements / NÕa pour le maintenir de forme dŽfinie,
/ Trace vue dÕune chose entendue seulement. È (O.P., p.1033.) – Ç Une voix
brille dans la nuitÉ / Du cÏur du Dehors je lÕai ou•eÉ È (O.P., p.1200.)É
[16] O.P., p.1624.
[17] Ibid., p.765.
[18] O.P., pp.1617-1618.
[19] Ç JÕentends quelquÕun dÕinexistant
/ Chanter tout cela que je pense. È (O.P., p.774.)
[20] Si lÕon rapporte cette rŽflexion ˆ la
vertigineuse disparition de bien des langues dans le monde contemporain, il
semble que la dŽfense et lÕillustration de la dimension acousmatique des
langues, les vivantes, les mortes, la spectrale, puisse �tre rapprochŽe de
cette injonction de Nelly Sachs : Ç Peuples de la terre / Ne
dŽtruisez pas lÕunivers des mots / Ne coupez pas avec les couteaux de la haine
/ Le son qui naquit avec le souffle. È
(citŽe par Marie-Claire Pasquier
dans Dix-huiti�mes assises de la traduction littŽraire (Arles 2001), Atlas / Actes Sud, Paris / Arles,
2002, p.17.)
[21] Voir, dans O.P., p.1813, notre commentaire au
cycle de po�mes Žponyme : Ç Pessoa appelle Fictions de lÕinterlude lÕensemble de sa production
hŽtŽronymique : la mŽtaphore musicale de lÕinterlude se superpose ici ˆ
lÕŽtymologie qui fait de Ç inter-lude È un Ç jeu entre È,
en lÕoccurrence entre les diffŽrentes voix hŽtŽronymiques. Chacun des
hŽtŽronymes est sensible ˆ un paysage sonore spŽcifique, et se caractŽrise par
des attitudes dÕŽcoute particuli�re, notamment en ce qui concerne la langue
quÕil est chargŽ de manipuler. Ce cycle de po�mes est comme une sorte de mise
en abyme de lÕhŽtŽronymie dans son ensemble. È
[22] Voir entre autres mon article Ç Pessoa entre entre et entre È dans Entre EsthŽtisme et
Avant-gardes,
textes rŽunis par Judit Karafi‡th et Gyšrgy Tverdota, Universitas, Budapest,
2000.
[23] O.P., pp.1813-1815.
[24] Dans Le monolinguisme de lÕautre, op. cit., p.122.
[25] Ibid., p.123.
[26] Voir, entre autres, O.P., pp.826, 863-864, 882, 890-891,
917, 949, 975...
[27] Voir, entre autres, O.P., pp.19, 93, 177, 226, 235,
411-451, 504-506É
[28] O.P., pp.1503-1569.
[29] Voir O.P., p.1621, p.1634.
[30] Voir le po�me tardif consacrŽ ˆ
lÕŽvocation pathŽtique de la m�re disparue : O.P., pp.1619. Ou encore cette
traduction fran�aise inŽdite que Pessoa effectue dÕun po�me sans Žquivoque
dÕAnt—nio Botto : Venez regarder la merveille / De son corps adolescent
! / Le soleil le fait ruisseler / De lumi�re, / Et la mer, ˆ ses pieds,
sÕallonge / En des gestes de luxure. // JÕavance. Je cherche ˆ le voir —
/ De plus pr�sÉ La lumi�re est telle / Que tout autour brille / Amplement,
diffusŽmentÉ // Il est nu ; il joue, il bondit / Sur le sable de la plage /
CÕest comme un astre qui luit. / Je cherche ˆ le voir et ses yeux / Peureux, se
refusent aux miensÉ / Ils te refusentÉ / Mon cÏur devient triste et las. //
Mais dans ce regard fugitif / JÕai pu voir lÕŽternitŽ / De ce baiser / Que je
ne mŽrite pas.
[31] Voir le po�me Notre glorieuse langueÉ (O.P., p.1277.) et sa notule (ibid., p.1977.)
[32] Voir la fin de la notice consacrŽe ˆ cet
ensemble, ibid.,
p.1916.
[33] La phrase de Derrida dont nous donnons
ici un Žcho distordu est la suivante : Ç la langue est ˆ lÕautre,
venue de lÕautre, la venue de lÕautre. È (Dans Le monolinguisme de lÕautre, op. cit., p.127.)
[34] Si lÕon garde ˆ lÕesprit le nŽcessaire
intervalle acousmatique qui permet le dŽploiement et de lÕhŽtŽronymie et de
lÕhŽtŽroglossie, la formule suivante de Michel Deguy, dŽcontextualisŽe (elle a
rapport ˆ la question de la traduction), pourrait servir ˆ dŽsigner la
pluralitŽ des langues chez Pessoa, tout en manquant dÕune part la langue
spectrale et dÕautre part la force de lÕaltŽritŽ travaillant tout le
dispositif : Ç LÕentre-deux serait plut™t une tierce langue, une
autre langue existante, bien rŽelle, historique, ou une autre Ïuvre de langue,
et au pluriel, comme si je disais : Ç entre È le fran�ais et
lÕanglais, il y a lÕallemand, et pas mal dÕautres È. (Dans Dix-huiti�mes
assises de la traduction littŽraire (Arles 2001), op.cit., p.25.)
[35] O.P., p.845.
[36] Ë propos de GhŽrasim Luca, Ç un
grand po�te parmi les plus grands È, dans http://gherasim-luca.fr.
[37] O.P., p.796.
[38] Ibid., p.46.
[39] Ibid., p.116.
[40] Ibid., p.165.
[41] Ibid., pp.171-172.
[42] Ibid., pp.338-339.
[43] Ibid., p.425.
[44] Ibid., p.345. CÕest nous qui soulignons
lÕadverbe acousmatique.
[45] Ibid., p.1511.
[46] Ibid., p.1491.
[47] Voir ibid., pp.1346 et 1350-1351pour les
sonnets, et 1997-1998 pour un complŽment dÕinformation.
[48] En novembre de la m�me annŽe Pessoa lit
en fran�ais Platon, FouillŽe, Cousin, RibotÉ
[49] Voir par exemple O.P., p.144 : Ç Je veux des
vers qui soient tels des bijoux / Afin de perdurer dans lÕavenir immense / [É]
/ Je bois, ™ immortel Horace, / Superflu, ˆ ta gloire. È
[50] Ibid., p.194. Voir aussi le commentaire
de ce souhait, ibid., p.1746 et dans Antonio Tabucchi, La Nostalgie, lÕAutomobile et
lÕInfini, Le Seuil,
Paris, 1998, p.58.
[51] O.P., p.369.
[52] Ibid., p.406.
[53] Ibid., p.460.
[54] Ibid., p.498.
[55] Ibid., p.579.
[56] Ibid., p.659.
[57] Ibid., p.758.
[58] Ibid., p.809.
[59] Ibid., p.657-658.
[60] Ibid., p.738.
[61] Ibid., p.941.
[62] Ibid., p.8.
[63] Ibid., p.19.
[64] Ibid., pp.65-66.
[65] Non datŽe prŽcisŽment mais remontant
certainement ˆ la pŽriode du Ç jour triomphal È : 8 mars 1914.
[66] CitŽe dans ibid., p.1803.
[67] Voir par exemple sa fameuse lettre dite
Ç sur les hŽtŽronymes È, adressŽe ˆ Adolfo Casais Monteiro le 13
janvier 1935, reproduite dans Pessoa en personne, JosŽ Blanco Žd., trad. Simone
Biberfeld, La DiffŽrence, Paris, 1986, p.302. Et, sur un autre registre, une
lettre ˆ sa tante Anica, du 24 juin 1916, dans laquelle il raconte ses
expŽriences mŽdiumniques. (Dans ibid., pp.178-182.)
[68] CitŽe dans O.P., p.LXVI.
[69] Ibid., p.1603.
[70] Ibid., p.1596. Rappelons que la toute
derni�re phrase Žcrite par Pessoa au chevet de son lit dÕagonie est
anglaise : Ç I know not what tomorrow will bring. È
[71] Voir par exemple Robert BrŽchon, ibid., p.XXXVII.
[72] Voir par exemple Raymond Abellio,
Cahiers de lÕHerne,
Jean-Pierre Lombard Žd., ƒditions de lÕHerne, Paris, 1979, passim. Ou se reporter ˆ Raymond Abellio,
La structure absolue, Essai de phŽnomŽnologie gŽnŽtique, Gallimard, Paris, 1959.
[73] O.P., p.1479.
[74] Ibid., p.1494.
[75] Ibid., p.1557.
[76] Ibid., p.1465.
[77] Ibid., p.1475.
[78] Ibid., p.1449.
[79] Ibid., p.1460.
[80] Ibid., p.1502.
[81] Voir ibid., p.1746.
[82] Ibid., p.1539.
[83] Ibid., p.1546.
[84] Ibid., p.1539.
[85] Un passage de ce po�me varie un cŽl�bre
th�me nervalien : Ç La treizi�me, qui est toutes les douze ensemble, /
ReprŽsente son ‰me et son fusionnement. È (Ibid., p.1538.)
[86] Ibid., p.2036.
[87] CÕest le cas en particulier des
traducteurs fran�ais de lÕanglais qui ont dŽclinŽ lÕoffre qui leur Žtait faite
de traduire les po�mes anglais de Pessoa.
[88] Dans Yvette Kace Centeno et Stephen
Reckert, Fernando Pessoa. Tempo. Solid‹o. Hermetismo, Moraes Editores, Lisbonne, 1978,
p.82.
[89] Dans http://gherasim-luca.fr.
[90] VŽritable leit-motiv pessoen : voir
par exemple dans O.P., pp. 283, 290, 717, 1762.
[91] Ibid : Ç Les gens pensent
toujours ˆ un avenir majoritaire (quand je serai grand, quand jÕaurai le
pouvoir...). Alors que le probl�me est celui dÕun devenir-minoritaire :
non pas faire semblant, non pas faire ou imiter lÕenfant, le fou, la femme,
lÕanimal, le b�gue ou lÕŽtranger, mais devenir tout cela, pour inventer de nouvelles
forces et de nouvelles armes. È
[92] Ç Aux fronti�res de la
littŽrature : les po�mes fran�ais de Fernando Pessoa È, confŽrence
prononcŽe au Thމtre-Po�me de Bruxelles le 21 octobre 2002, tirŽ-ˆ-part publiŽ
par lÕInstitut Cam›es de Bruxelles.
[93] O.P., p.1616. Dans cette citation et celles qui suivent
nous soulignons par lÕitalique lÕincongruitŽ linguistique.
[94] Ibid., p. 1613.
[95] Ibid., p. 1622.
[96] Ibid., p. 1634.
[97] Ibid., p. 1635.
[98] Ibid., p. 1631.
[99] Ibid., p. 1634.
[100] Ibid., p. 1647.
[101] Ibid., p. 1631.
[102] Ibid., p. 1621.
[103] Ibid., p. 615.
[104] Ibid., p. 509.
[105] Ibid., p. 422. Campos fait aussi
retentir lÕArt poŽtique verlainien dans ce titre en
fran�ais dans le texte : De la musiqueÉ (Ibid., p. 411.)
[106] Ibid., pp. 1293 et sqq.
[107] Ibid., p. 922.
[108] Ibid., p. 812.
[109] Ibid., p. 825.
[110] Ibid., p. 1994.
[111] Ibid., p. 1995.
[112] Ibid., p. 1996.
[113] Ibid., p. 864.
[114] Ibid., p. 700.
[115] Ibid., p. 1266.
[116] Ibid., p. 1182.
[117] Ibid., p. 518.
[118] Voir ibid., p.1781, note 1.
[119] Voir ibid., p. 1743.