ætre
obligŽ dÕentendre me rend fou.1
Nous
vivons un entracte avec orchestre.2
Pessoa, fils d'un critique musical, est nŽ en face de lÕOpŽra de Lisbonne, le thމtre S‹o Carlos. Or, il aura ŽtŽ un grand auditif : les notations dŽcrivant des ŽlŽments de paysages sonores sont nombreuses et fines, fournissant souvent le cÏur battant dÕune page de prose ou dÕun po�me, et les rŽflexions sur les mani�res et les effets d'un bruit ou dÕune musique Žlaborent quant ˆ elles un leit-motiv de lÕÏuvre particuli�rement lancinant.3 Il faut donc mettre lÕaccent, lorsquÕon sÕintŽresse aux voix dans lÕunivers pessoen, sur le phŽnom�ne suivant, qui nÕest certes pas spŽcifique ˆ Pessoa mais qui, pour lui, est primordial : lÕoreille dirigŽe vers lÕenvironnement sonore est indissociable dÕune oreille attentive aux sons plus ou moins audibles qui retentissent dans ce que, faute de mieux, on pourrait appeler Ç espace intŽrieur È. Nous proposons par ailleurs4 dÕutiliser le terme Ç acousmatique È pour caractŽriser les phŽnom�nes retentissant dans cette dimension souvent occultŽe dans les prŽoccupations intellectuelles de la Ç modernitŽ È. Pessoa a sans conteste fait de ce lieu acoustique spŽcifique et secret, de cette Ç sc�ne acousmatique È, le domaine privilŽgiŽ de son Ïuvre.
CÕest par exemple en premier lieu aux bruits du corps propre que plus dÕune notation auditive pessoenne sÕattache, comme on prend conscience dÕune basse obstinŽe ou continue : Ç Il y a toujours, dans ce que nous croyons �tre le son, un son de fin de tout, de vent dans la nuit, et si jÕŽcoute mieux, le bruit de mes poumons et de mon cÏur. È5 Ces rumeurs rythmŽes qui vivent dans le corps fournissent sans doute une mati�re premi�re que lÕÏuvre est amenŽe ˆ travailler. Bien des po�mes viennent le confirmer, comme le sonnet Audita c¾cant,6 dans son deuxi�me quatrain :
LÕou•e soucieuse, qui vient se coller aux portes
O� elle soup�onne des dieux, nÕa quÕune gloire :
La pulsation du sang en elle, qui apparie
Son bruit aux pas attŽnuŽs par la distance.7
Mais cÕest surtout, en deuxi�me lieu, tout ce que le romantisme, et pas seulement Victor Hugo (que Pessoa, dÕailleurs, nÕaimait pas), pouvait appeler Ç voix intŽrieures È, qui retentit dans ce quÕil est convenu de nommer la conscience, mais Žgalement dans ce quÕon se hasardera ici ˆ dŽsigner vaguement et hypothŽtiquement comme infra-conscience. Pessoa est tr�s t™t fascinŽ par la polyphonie chaotique qui sourd des diverses strates configurant la caverne labyrinthique de lÕintŽrioritŽ : Ç Il y a en moi un tumulte terrible È, note-t-il en fran�ais,8 sans doute autour de ses vingt ans, soulignant dÕailleurs sur le manuscrit les trois T de lÕallitŽration, laquelle se manifeste d�s lors comme lÕenregistrement, dans la mati�re langagi�re, des turbulences sonores qui se prŽcipitent et tourbillonnent tout comme si, de ces maelstršms, devaient enfin bient™t Žmerger des voix reconnaissables. Pessoa, si attentif aux intervalles de toutes sortes qui informent lÕespace acousmatique, est arrivŽ ˆ Žlaborer une formule chargŽe, ˆ titres divers, dÕen rendre compte. Si un Ç tumulte terrible È retentit intŽrieurement, il faut exercer sur lui une Žcoute active chargŽe de le mŽtamorphoser en autre chose, cÕest-ˆ-dire, selon lui, en Ç fictions de lÕinterlude È. Nous revenons plus bas sur cette expression pessoenne, rŽcurrente et affectŽe ˆ divers emplois : nous souhaitons seulement faire remarquer d�s ˆ prŽsent la nature musicale de lÕintervalle intŽrieur selon Pessoa, comme si le travail sur le tumulte initial et incessant consistait ˆ en faire une esp�ce de musique (lÕinterlude semble transitoire et ne pas pouvoir prŽtendre ˆ faire Ïuvre au sens plein du terme), et ce, sous le sceau de la fiction, autrement dit de lÕinvention. D�s lors, la dŽmarche de Pessoa ne peut que nous appara”tre concertŽe, constituŽe en stratŽgie chargŽe dÕaccomplir au mieux la t‰che consistant ˆ Žcouter dans le tumulte intŽrieur tout ce dont il est porteur, afin dÕŽlaborer peu ˆ peu les Ç fictions de lÕinterlude È, mises en Ïuvre des ŽvŽnements acousmatiques quÕune Žcoute affinŽe a pris pour cibles.
Les intentions qui vont, dans cette perspective, crŽer la stratŽgie de lÕÏuvre pessoenne peuvent �tre ŽvoquŽes gr‰ce ˆ quelques formules qui nous permettront de prŽciser comment Pessoa se devait dÕ�tre ˆ lÕŽcoute de la voix des troubles pour mieux faire Žmerger en lui la voix des doubles. Lui qui a maintes fois exprimŽ son vÏu de Ç sentir tout de toutes les mani�res È9 , il lui a fallu en effet, Žtant donnŽ lÕŽtroite imbrication des sensations et du langage, des Žmotions et des Ç voix intŽrieures È telles que nous venons de les introduire, il lui a fallu donc Ç [d]onner ˆ chaque Žmotion une personnalitŽ, ˆ chaque Žtat dÕ‰me, une ‰me. È10
Il lui arrive dÕailleurs de mettre en sc�ne ce travail dans son Ïuvre. CÕest ainsi par exemple que le po�me Ë une voix qui chante, du recueil anglais Le Violoneux fou (1991-1917),11 peut �tre considŽrŽ comme lÕadresse enflammŽe quÕun po�te dÕobŽdience post-symboliste destine ˆ quelque instance acousmatique mystŽrieuse, tout autant que cruciale pour sa crŽation. Tout le po�me serait ˆ citer et ˆ commenter, mais on se contentera de signaler que la deuxi�me strophe est tout particuli�rement riche dÕenseignements. La voix acousmatique f�tŽe dans ce po�me y appara”t en effet comme un agent de prŽdilection pour lÕentreprise de dissolution de soi qui est nŽcessaire au bon rŽgime de lÕhŽtŽronymie : Ç Dissous-moi dans tes notes ! È Il sÕagit dÕabsorber la conscience et tout lÕappareil de la sensibilitŽ dans une Žcoute flottante, abandonnŽe ˆ lÕunivers acousmatique : Ç Laisse-moi �tre aux sons qui par toi ont leur voix ! / Fais-moi autre que moi [É]È Cette attention hallucinŽe (Ç [É] fais-moi me rŽjouir / DÕentendre le temps [É] È), extatique (Ç Et fais que je devienne / Un dehors de moi-m�me [É] È), permet de dŽcouvrir une Ç tierce rŽalitŽ È, dans laquelle les troubles ont enfin pu susciter un double, incarnŽ sans nul doute dans la figure Žponyme du recueil, ce Ç violoneux fou È dont la musique avive Ç [l]e sentiment perdu / Des qu�tes oubliŽes. È12 Ce double est si important quÕoutre le recueil prŽcitŽ, il est prŽsent dans un po�me portugais de 1917, qui permet dÕailleurs dÕen mieux saisir la personnalitŽ.13 Gr‰ce ˆ sa musique tout se mŽtamorphose et lÕintervalle intŽrieur se creuse comme un ab”me, au point dÕailleurs que la chute est vertigineuse et douloureuse, arrachant ˆ Pessoa un cri de dŽni, comme si une expŽrience aussi radicale Žtait si effrayante quÕil faille la vivre non dans une extase intense, dŽfinitive, dŽmente, mais en alternance, rhapsodiquement, en mettant ˆ distance la folie, selon une stratŽgie longuement mžrie, rŽcusant la nŽgativitŽ du trouble :
Toi le violoneux fou
Qui joue lˆ-bas dehors
Quelque chose de peu
Mais qui fait pleurer lÕ‰meÉ
[É]
Qui tÕa donnŽ lÕarchet
Qui arrache la note
Par quoi jÕatteins le Fleuve
Et la Ville Inconnue ?
Quoi quÕil en soit, arr�te,
Arr�te-toi, mon fr�re,
Car toute la douleur
Je lÕai au fond du cÏur.
Cette stratŽgie sÕappelle hŽtŽronymie et il faut sans doute ici rappeler ceux de ses traits distinctifs qui sont pertinents pour notre question.
Les auteurs fictifs que Pessoa, en lui, a suscitŽs lui ont permis dÕamplifier jusquÕˆ lÕŽcriture crŽatrice les Ç voix intŽrieures È, au point dÕen former comme on le sait des personnalitŽs distinctes et diverses, toutes crŽŽes ˆ partir de certains p™les du Ç tumulte È intŽrieur. Certaines de ces instances sont nommŽes les hŽtŽronymes, dÕautres sont trop embryonnaires pour quÕon puisse en toute logique leur confŽrer ce titre, et il en est enfin deux qui ont un statut particulier : lÕorthonyme Fernando Pessoa, et le demi-hŽtŽronyme Bernardo Soares. On ne dressera pas ici la cartographie de cette constellation.14 On tentera en revanche dÕanalyser bri�vement les diffŽrentes tonalitŽs, les diffŽrents grains, les diffŽrents rythmes qui caractŽrisent les voix des doubles, telles quÕelles se font entendre ˆ partir du phŽnom�ne de scissiparitŽ intŽrieure dŽclenchŽ par lÕoreille interne et instaurant lÕintervalle-interlude o� tout se joue, et dans lequel les troubles sont amenŽs ˆ changer de nature et de fonction.
Une formule
du Livre de lÕintranquillitŽ nous renseigne prŽcisŽment sur le mŽcanisme de ces
Žmergences acousmatiques : Ç Je me suis crŽŽ Žcho et ab”me, en pensant. È15
Ce qui compte ici, cÕest lÕŽcart, lÕintervalle intrins�que ˆ lÕŽcho, qui
fonctionne un peu comme une sorte de sonde acoustique utilisŽe pour explorer
lÕab”me, autrement dit la sc�ne acousmatique elle-m�me con�ue comme un gouffre
vertigineux. La pensŽe qui dŽclenche ces rŽactions en cha”ne est un autre nom
pour dŽsigner lÕŽcoute acousmatique, lÕattention intŽrieure consistant ˆ
repŽrer la rumeur des diffŽrents troubles, ˆ y reconna”tre des voix
embryonnaires et ˆ fournir ˆ lÕinvention la mati�re propice ˆ lÕŽlaboration de
chacun de ces doubles. La notion de double ici ne repose en aucune fa�on sur un
mod�le spŽculaire : le dŽdoublement pluriel de lÕhŽtŽronymie ne
sÕaccomplit pas dans un miroir mais dans une chambre ˆ Žchos, selon le
paradigme de ces temples ˆ Žchos dont Pascal Quignard, apr�s avoir mentionnŽ le
recensement Žtabli par Murray Schafer de ces b‰timents sacrŽs, dit :
Ç L'Žcho engendre le myst�re du monde alter ego. Lucr�ce disait simplement que tout
lieu ˆ Žcho est un temple. È16
Ë ceci pr�s que dans ce temple secret quÕest la sc�ne acousmatique, lÕŽcho qui se rŽpercute rencontre des reliefs diffŽrents et rend des sons diffŽrents, ˆ la mesure des troubles qui y rŽsonnent : cÕest ainsi quÕil nÕy a pas un seul alter ego, mais, inŽvitablement, plusieurs.
DÕautre part, sÕil est vrai que nous contr™lons notre propre voix au fur et ˆ mesure que nous lÕŽmettons, gr‰ce ˆ dÕincessantes boucles audiophonatoires qui nous permettent de la fa�onner dans ses inflexions, son grain, sa tessiture, ses intonations, il faut penser que dans le temple ˆ Žcho(s) de lÕhŽtŽronymie sont ˆ lÕÏuvre des boucles audiophonatoires mŽtaphoriques destinŽes ˆ dŽvelopper des voix aisŽment reconnaissables, distinctes de celles des autres instances vocales hŽtŽronymiques, en fonction des retentissements particuliers qui ont pu �tre au prŽalable per�us lorsque tel ou tel Žcho a rendu son bruit spŽcifique, permettant lÕauscultation de tel ou tel trouble dŽfinissant d�s lors telle ou telle voix. Il y aurait lˆ une sorte dÕasc�se de soi, exploitant gr‰ce ˆ lÕacte poŽtique la mati�re mouvante de la sc�ne acousmatique, dans le cadre de cette entreprise de Ç dŽpersonnalisation È dont Pessoa a fait le moteur m�me de lÕhŽtŽronymie : Ç LÕorigine de mes hŽtŽronymes se situe dans la tendance profondŽment hystŽrique qui existe chez moi.. [É] Quoi quÕil en soit, lÕorigine mentale de mes hŽtŽronymes se trouve dans ma tendance, organique et constante, ˆ la dŽpersonnalisation et ˆ la simulation.. È17 M�me si Pessoa fait rŽfŽrence ˆ une certaine terminologie pathologique (hystŽrie), on ne peut pas ne pas constater que les termes de Ç dŽpersonnalisation È et de Ç simulation È introduisent dans la question de lÕorigine des hŽtŽronymes une autre dimension que purement maladive : travail sur soi et activitŽ non dŽpourvue de caract�re ludique dŽfinissent donc les Ç fictions de lÕinterlude È. Pessoa prŽcise dÕailleurs dans le m�me texte : Ç Chez moi, ces phŽnom�nes se sont [É] intellectualisŽsÉ È18 Autant dire quÕil ne faut sans doute pas les prendre comme des troubles maladifs, m�me sÕils ont pu avoir un caract�re pathologique ou �tre les sympt™mes dÕune crise, en particulier pendant lÕadolescence : mais justement, cÕest la t‰che de lÕentreprise hŽtŽronymique de transformer la crise en moteur de crŽation. 19
On est donc incitŽ ˆ examiner les voix hŽtŽronymiques comme voix des doubles autant que des troubles : il sÕagit autrement dit dÕen faire une description aussi bien Ç musicale È que Ç physiologique È, sans oublier que la fa�on dont les diffŽrentes instances qui sont censŽes les Žmettre conduisent leur propre Žcoute ne peut �tre que rŽvŽlatrice, au nom des boucles audiophonatoires, des caractŽristiques de leur voix respective : dis-moi comment tu Žcoutes, et je pourrai comprendre comment tu tÕŽcoutes, cÕest-ˆ-dire comment tu dŽfinis, en lÕŽmettant, ta propre voix.
Alberto Caeiro pratique inlassablement une Žcoute sereine du paysage sonore, laquelle fait Žcho au regard dŽpourvu dÕintentionnalitŽ (autant quÕil est dŽpouillŽ de ses habitudes culturelles) qui est pour lui le paradigme idŽal de son rapport au monde. On ne sÕŽtonne gu�re, d�s lors, que sa voix soit une voix Žgale, mais granuleuse, ˆ la fois faussement na•ve dans ses intonations et rŽellement r‰peuse dans ses expressions. CÕest pourquoi aussi Caeiro dit que sa voix sÕinscrit dans une Žcriture en quelque sorte mŽtisse, ˆ la fois brute et ŽlaborŽe, quÕil dŽfinit comme Ç la prose de [ses] vers È.20 Il y a lˆ une sorte dÕŽtat indŽterminŽ du langage, oscillant entre la transparence aŽrienne, anonyme et impersonnelle, 21 et lÕopacitŽ tellurique, minŽrale et fulgurante, et non moins anonyme et impersonnelle. Ç CÕŽtait comme la voix de la Terre, qui est tout et personne. È22 : telle est la confidence quÕun autre hŽtŽronyme, çlvaro de Campos, nous livre sur la voix de son ma”tre. Un moment particuli�rement significatif de lÕÏuvre mince de Caeiro est le po�me o� il fait rŽfŽrence au son du piano, parce quÕil nous rŽv�le les raisons profondes du magist�re quÕil exerce sur les autres instances de lÕhŽtŽronymie : Ç Pourquoi faut-il avoir un piano ? / Il vaut mieux avoir des oreilles / Et bien Žcouter les sons qui naissent. È23 La voix de Caeiro semble donc saisie elle-m�me au moment de sa naissance dans les fonds des rumeurs intŽrieures, hors de ce quÕil appelle Ç un couloir de la pensŽe È,24 ce pour quoi elle est au bout du compte une voix tout autant lustrale que rustre. Voix fascinante de gourou.
Ricardo Reis, lorsquÕil sollicite un paysage sonore, semble lÕinscrire toujours dans lÕŽcoulement inlassable et irrŽparable du devenir, comme si ˆ travers les bruits et les sons il sÕattachait avant tout ˆ se mettre en quelque sorte ˆ lÕŽcoute du temps lui-m�me. Incontestablement nous tenons lˆ lÕorigine de sa voix ‰pre, non dŽpourvue dÕune certaine raucitŽ, telle quÕelle se donne ˆ entendre dans ses odes o�, reprenant la prosodie latine, il coule, comme on fait le mŽtal incandescent dans des moules contraignants, une langue portugaise charriant ˆ lÕenvi archa•smes, latinismes, paradoxes et prŽciositŽs. Une rumeur doit se faire entendre dans cette voix ˆ la fois vŽhŽmente et apaisŽe : celle que mart�le le Ç rythme antique aux pieds nus accordŽ, / Ce rythme-lˆ des nymphes rŽpŽtŽ È.25 Rumeur vŽhiculant des bribes de sagesse antique, tant™t Žpicurienne, tant™t sto•cienne. Tout se passe comme si la voix de Reis retentissait ˆ la fois dans Chronos et dans Ai™n, cÕest-ˆ-dire, pour reprendre des expressions deleuziennes, tout autant dans Saturne grondant au fond de Zeus26 quÕen tant que sons hors de Ç leur simple Žtat dÕactions et passions corporelles È, loin du Ç bruitage des corps È.27 La voix de Ricardo Reis est donc une voix extr�mement travaillŽe sur toutes les articulations possibles : jusques et y compris dans une prosodie subtile autant que martelŽe comme on grave, au burin, une inscription dans la pierre :
Stylite inŽbranlable sur la ferme colonne
Des
vers o� je demeure,
Je ne crains pas le futur innombrable flux
Des
temps et de l'oubli:
En effet quand l'esprit, fixe, contemple en lui
Les
reflets de ce monde,
Il devient leur matrice, et dans l'art va le monde
CrŽant,
lequel ne le dŽment.
Dedans la pierre ainsi l'instant extŽrieur grave
Son �tre, en elle perdurant.28
Avec çlvaro de Campos nous dŽcouvrons diffŽrentes modalitŽs dÕŽcoute exacerbŽe. Le premier Campos, celui qui fait encore Žtat des turbulences affadies de la dŽcadence post-symboliste, mime lÕŽcoute conduite dans le cadre dÕune sensibilitŽ et dÕune conscience modelŽes selon les anamorphoses induites par lÕusage des drogues. Sa voix alors semble modulŽe selon diverses frŽquences de prŽdilection, tant™t graves, tant™t aigu‘s, rarement installŽes dans le medium.29 Le deuxi�me Campos, celui des grandes odes, pŽtaradant, Žructant, tonitruant, assourdissant, plonge lÕŽcoute dans un tourbillon vertigineux dÕexpŽriences exacerbŽes, dans une tension maintenue gŽnŽralement jusquÕˆ ses plus extr�mes limites. CÕest pourquoi il dŽtient lui aussi une voix modulŽe, mais selon dÕautres param�tres : les formants dans le grave, le medium et lÕaigu peuvent y �tre associŽs, cÕest une voix enflammŽe, plus prŽcisŽment une voix-flamme, une voix-incendie parcourant tous les Žtages comme un sŽisme dŽrŽglant tout sonagraphe qui se risquerait ˆ vouloir lÕenregistrer.30 Cette voix se lance dans de frŽquents crescendos en forme dÕimmenses vagues ascendantes puis retombantes, strophe-antistrophe et Žpode nous dit-il,31 mais ™ combien nerveusement menŽes selon les canons de lÕesthŽtique moderniste et futuriste ! CÕest la voix de Campos en laquelle rŽsonnent le plus fortement les rumeurs sourdes du corps.32 Enfin, chez le Campos derni�re mani�re, lÕŽcoute est devenue flottante, ˆ lÕinstar de ce dialogue acousmatique que retranscrit tel po�me cŽl�bre :
JÕaimerais aimer aimer.
Un instantÉ Passe-moi donc une cigarette,
De ce paquet sur la table de nuit.
ContinueÉ Tu disais
Que dans le dŽveloppement de la mŽtaphysique
De Kant ˆ Hegel
Quelque chose sÕest perdu.
Je suis absolument dÕaccord.
Oui, je tÕai bien ŽcoutŽ.
Nondum amabam et amare amabam (Saint Augustin).
Comme cÕest curieux ces associations dÕidŽes !
Je suis fatiguŽ de penser ˆ ressentir autre chose.
Merci. Laisse, je vais lÕallumer. Continue. HegelÉ33
De le sorte, si,de mani�re gŽnŽrale, la voix de Campos semble d�s lors voilŽe, elle est parfois ŽraillŽe, hors de son rythme,34 parfois encore intense et bouillonnante, mais tr�s souvent cÕest une voix blanche, non pas au sens totalement dŽsincarnŽ de la blancheur moderne, mais ˆ celui de la voix quÕune fi�vre trop forte a dŽtimbrŽe.
Chez Bernardo Soares, lÕŽcoute est menŽe selon une fine oreille, attentive aux moindres nuances, en particulier lorsquÕelle est dirigŽe vers des Ç sensations empreintes de myst�re et de terreur È, puisquÕelle y entend alors Ç les larves de lÕastral, les �tres Žtranges, dotŽs de corps diffŽrents, que la magie rituelle Žvoque dans ses temples, les prŽsences dŽsincarnŽes de la mati�re situŽe dans notre plan, et qui r™dent ˆ lÕentour de nos sens fermŽs, dans le silence physique dÕune rumeur intŽrieure [É] È35 MarquŽe par cette Žcoute mŽticuleuse, la voix de Soares est soutenue, ce qui lui permet en fait de faire entendre les diffŽrences infinitŽsimales de la nuance, par un rythme apparemment monotone, celui de la prose o� les cadences Žpisodiques des vers blancs ne font pas, selon Pessoa, dispara”tre la prose, lÕinverse nÕŽtant pas vrai.36
On nÕabordera ici que tr�s succinctement les diffŽrentes voix orthonymiques, car lÕorthonyme est encore plus pluriel que Campos, sans doute autant que les trois principaux hŽtŽronymes et le demi-hŽtŽronyme rŽunis, comme si lÕorthonyme Žtait un leurre de plus, dans le parcours semŽ dÕembžches et de chausse-trappes quÕest la dŽpersonnalisation-simulation pessoenne, recouvrant une diversitŽ intense aux fins de mettre en abyme, en quelque sorte, lÕensemble du syst�me hŽtŽronymique lui-m�me.
On se contentera dÕabord de souligner les caractŽristiques spŽcifiques ˆ lÕorthonyme de langue anglaise. Son ou•e est curieuse de sons Žtranges, tant ceux de lÕinfini[37] que ceux du dŽsir,[38] entendu dans son irruption la plus affolante. Pessoa en tant que po�te anglais pratique en effet une Žcoute transgressive aussi bien dans le domaine ontologique que dans celui de la sexualitŽ, ce qui nÕest certainement pas sans rapport avec la langue anglaise quÕil manie : Žtrange, contaminŽe par le portugais, m�lant dans une sorte de dŽlire linguistique les Žtats de la langue ˆ plusieurs Žpoques (XVII�me, XIX�me), de plusieurs gŽographies (Afrique du Sud, Grande-Bretagne, AmŽrique), ainsi que les styles de quelques auteurs de prŽdilection : entre autres, Shakespeare, Coleridge, WhitmanÉ Comme si une langue dŽgagŽe des dŽterminations spatio-temporelles et des contraintes de lÕhistoricitŽ Žtait la seule capable de rendre compte de lÕŽcoute des troubles ontologiques et sexuels. Outre que le choix de la langue anglaise (mais quelle langue anglaise !!! baroque, chimŽrique, compositeÉ) permettait sans doute un Žcart particulier dans le jeu des Ç fictions de lÕinterlude È, il semble aussi quÕil a entra”nŽ lÕŽmergence dÕune voix allant, par fixation sur une tension extr�me, haut dans lÕaigu, un peu comme dans la Ç bande passante È m�me de lÕanglais, telle du moins quÕelle nous est prŽsentŽe par Alfred Tomatis.[39]
Enfin, il faut rappeler que chez lÕorthonyme de langue portugaise un des th�mes les plus frŽquemment traitŽ est celui de lÕŽcoute intervallaire, en particulier dans les po�mes rattachŽs au Cancioneiro ou Ç chansonnier È, recueil de chansons. Une novelle fois est mise en abyme lÕopŽration fondatrice de lÕŽmergence des voix hŽtŽronymiques, ce pour quoi la voix m�me de cette instance qui crŽe le Ç chansonnier È est une voix murmurŽe, voix dans laquelle les potentialitŽs sont retenues, en suspens, sans �tre dŽveloppŽes et dŽclinŽes comme elles le sont partout ailleurs.
Il nÕest pas jusquÕau cycle des quatrains inspirŽs par la tradition populaire qui ne soit quelquefois marquŽ par le travail hŽtŽronymique en tant que transmutation des troubles en doubles, comme par exemple dans le quatrain suivant :
Il y a un fou dans notre voix
Quand nous parlons. Nous lÕarr�tons :
Lui, mal-�tre entre toi et moi,
Vient du fait que nous comprenons.[40]
Dans toute voix pessoenne, il y a bien une autre voix, faite de trouble (folie, mal-�tre), mais aussi dÕune sorte de luciditŽ(comme le dit le dernier vers), laquelle est le moteur gŽnŽral de lÕentreprise hŽtŽronymique.
Mais comment interprŽter ces phŽnom�nes ?
Il existe de fait plusieurs paradigmes interprŽtatifs de lÕhŽtŽronymie, qui mettent presque tous lÕaccent sur la nŽgativitŽ qui semble travailler dans cette polyphonie dissonante, comme si les voix des doubles Žtaient surtout voix de troubles au sens le plus dŽsespŽrant du terme.
Trois de ces paradigmes peuvent �tre bri�vement ŽvoquŽs.
Le premier, le plus ancien, et le plus aisŽ ˆ remettre en cause, Žtudie lÕÏuvre de Pessoa dÕun point de vue psychologique (voire psychanalytique) et sans doute, au bout du compte, moralisateur. Il a ŽtŽ prŽsentŽ pour la premi�re fois par quelques-uns des compagnons tardifs de Pessoa, des gens plus jeunes que lui, qui ont beaucoup fait pour promouvoir lÕÏuvre. La version minimale de cette voie interprŽtative est celle de Jo‹o Gaspar Sim›es, qui consid�re que les voix de lÕhŽtŽronymie sont des masques apposŽs sur soi-m�me par un �tre dont le trouble majeur serait celui du psychotique : hantŽ par la disparition de tout et mimant cette disparition dans la dissimulation, Ïuvre de compensation symbolique accomplie sous la forme dÕun rite.[41] Dans cette perspective sÕinscrivent les nombreux commentaires superficiels – quÕon peut encore trouver de nos jours, dans les salons o� lÕon cause et chez certains journalistes – qui invoquent par exemple le trouble de la schizophrŽnie, comme si Pessoa oubliait dans chaque voix intŽrieure toutes les autres, alors quÕon sÕaper�oit vite, en le lisant, que ce qui lÕintŽresse, cÕest leur entrelacs incessant. Je ne dirai rien de la version purement psychanalytique de ce paradigme[42]: jÕy ai dŽjˆ fait allusion, et je ne crois pas que le souci de remonter vers une sc�ne primitive, en dŽcryptant, ˆ lÕaide dÕoutils opŽratoires convenus et jamais interrogŽs quant ˆ leur validitŽ, et les voix et les relations quÕelles tissent entre elles, puisse dŽboucher sur des enseignements fiables et intŽressants. Il y a sžrement une pluralitŽ de sc�nes primitives, certaines dÕailleurs construites apr�s coup, comme il y a une pluralitŽ de voix acousmatiques qui retentissent sur le fond chaotique de nos rumeurs intŽrieures, ce qui me semble mettre en doute, au nom dÕun certain scepticisme, la croyance en la possibilitŽ dÕune univocitŽ structurant par en dessous une telle diversitŽ.
Le deuxi�me paradigme appartient grosso modo ˆ la tradition existentialiste. Il Žchappe ˆ la na•vetŽ du premier et construit, notamment dans les textes critiques consacrŽs ˆ Pessoa par Eduardo Louren�o[43], tout un rŽseau subtil multipliant les dialectiques, qui semble articuler pertinemment lÕexpŽrience des voix intŽrieures. Deux remarques sont ˆ faire.
Premi�rement, un prŽsupposŽ tenace est maintenu gŽnŽralement dans ces Žtudes, celui dÕun dŽsespoir intrins�que ˆ lÕexistence, comme si Pessoa dŽmontrait ˆ lÕenvi la formule cioranesque selon laquelle Ç Chaque �tre est un hymne dŽtruit È[44] La fragmentation des voix serait lÕindice majeur de cette destruction inhŽrente ˆ lÕexistence. Or, plus dÕun texte de Pessoa vient infirmer ce postulat : lÕŽparpillement existentiel peut �tre vŽcu comme un voyage,[45] ce qui fait de lÕÏuvre un nomadisme ˆ travers les champs de la conscience, de lÕinfra-conscience et des sensations,[46] plut™t quÕune qu�te dŽsespŽrŽe comme cela fut sans doute, je ne le nie pas, le cas pour Pessoa ˆ lÕŽpoque de la crise adolescente (par exemple dans les textes ‰pres dÕAlexander Search[47]). Telle formule du Livre de lÕintranquillitŽ ne dit-elle pas : Ç Je nÕai pas fait de ma douleur un po�me ; en revanche, jÕen ai fait un cort�ge. È ? Et plus loin dans la m�me page : Ç Si jÕŽtais musicien, jÕŽcrirais ma propre marche fun�bre, et comme jÕaurais raison ! È[48]
Deuxi�mement, cette approche critique est presque toujours sourde ˆ lÕorigine acousmatique de lÕhŽtŽronymie, comme si les Ïuvres des diffŽrentes instances hŽtŽronymiques Žtaient toujours dŽjˆ installŽes dÕemblŽe dans les abstractions philosophiques.
Ainsi cÕest encore ˆ lÕanalyse dÕun trouble nŽgatif que nous sommes conduits par cette approche : trouble de la conscience en tant que conscience en raison de sa capacitŽ de Ç nŽantisation È.
Un troisi�me paradigme, pour lÕheure et ˆ ma connaissance exclusivement reprŽsentŽ en France par Alain Badiou[49] et Judit Balso[50], sÕapplique ˆ lire le dispositif hŽtŽronymique dÕun point de vue spŽcifiquement ontologique et mŽtaphysique. Pour Badiou lÕhŽtŽronymie installe Ç originairement la contingence du multiple È : Ç Bien plut™t quÕil nÕa Žcrit une Ïuvre, Pessoa a dŽployŽ une littŽrature enti�re o� toutes les oppositions, tous les probl�mes de la pensŽe du si�cle, viennent sÕinscrire. È[51] Pour Balso, chaque hŽtŽronyme structure une Ç figure de pensŽe È[52], reposant sur des dŽfinitions construites ˆ force dÕ Ç assignations nŽgatives È. [53] Cette Ç figure de pensŽe È a une fonction proprement philosophique dans le cadre de lÕhistoire de lÕontologie et de la mŽtaphysique au XX�me si�cle. Caeiro serait ainsi Ç gardien de lÕ�tre È ou Ç Gardeur È, Campos Ç Veilleur È, Reis Ç Effaceur des dieux È, lÕorthonyme Ç Fictionneur È et Bernardo Soares Ç InquiŽteur È. M�me si cette perspective critique consid�re quÕil y a une positivitŽ dans lÕÏuvre de Pessoa, elle est corollaire dÕune double sous-Žvaluation : dÕune part, le travail sur les sensations (et a fortiori sur les sensations auditives, pour ne pas parler des sensations acousmatiques) est ramenŽ au statut dÕun simple reflet du travail sur les abstractions ; dÕautre part, la rhŽtorique, qui est ce que Pessoa a trouvŽ pour donner forme aux voix des doubles se trouve dŽvalorisŽe en Žtant ramenŽe au statut de moyen utilisŽ pour mettre ˆ mettre en Ïuvre les fameuses Ç figures de pensŽe È.[54]
Or, bien des formules de Pessoa Žchappent ˆ ces analyses venues se plaquer, toutes casquŽes et armŽes, de lÕempyrŽe des concepts, sur une Ïuvre qui semble en fait les dŽborder. Un fragment du Livre de lÕintranquillitŽ est de ce point de vue sans appel, puisquÕil dŽmontre la dŽpendance dans laquelle les abstractions sont par rapport ˆ la rhŽtorique, autrement dit le fait que ce ne sont pas les Ç figures de pensŽe È qui crŽent les voix hŽtŽronymiques, mais que ce sont les caractŽristiques de ces voix qui induisent telle ou telle formulation philosophique :
La mŽtaphysique mÕa toujours paru �tre un prolongement
de notre folie latente. [É]
Ë
dŽfaut de savoir, jÕŽcris ; et jÕemploie les grands mots de la VŽritŽ, si Žtrangers
ˆ mon esprit, selon les besoins de mon Žmotion. [É]
Parfois cÕest simplement le rythme de la phrase qui demandera Dieu, et non pas des Dieux ; parfois les deux syllabes de lÕexpression Ç des Dieux È sÕimposeront dÕelles-m�mes, et je change alors verbalement dÕunivers ; parfois au contraire sÕimposent les exigences dÕune rime interne, un dŽcalage de rythme, un sursaut de lÕŽmotion – et le polythŽisme, ou le monothŽisme, doivent suivre alors, et ont tour ˆ tour ma prŽfŽrence. Les Dieux existent en fonction du style. [55]
Dans la m�me perspective, une autre formule est explicite : Ç Sans syntaxe, pas dÕŽmotion durable. LÕimmortalitŽ est une fonction de grammairien. È[56]
On peut aussi citer cet autre fragment du m�me livre qui nous dit que les Ç pensŽes È ne sont que les discours entonnŽs par les voix acousmatiques :
Je professe les opinions les plu
opposŽes, les croyances les plus diverses. CÕest que jamais je ne pense, ne
parle ou nÕagis. Ce qui pense, parle ou agit pour moi, cÕest toujours un de mes
r�ves, dans lequel je mÕincarne ˆ un moment donnŽ.
Je discours et cÕest un moi-autre qui parle.[57]
Certes, il y a, ˆ lÕorigine des voix des doubles, des troubles au sens de perturbations ou de disfonctionnement (de ratŽs dans le rŽgime normal dÕun moteur). Mais ces troubles sont dÕabord dÕordre musical (non pas exclusivement, mais essentiellement)[58] : quelque chose parasite le dŽroulement dÕun mŽcanisme, dŽrŽgule le flux des productions acousmatiques. Il semble que les diffŽrentes voix hŽtŽronymiques sont chargŽes de dŽvelopper, dÕamplifier ces troubles. Bernardo Soares Žcrit quelque part quÕon est condamnŽ ˆ Ç lÕŽcho des mots vides È[59], ce qui signifie quÕon ne peut se confier rien quÕaux concepts, aux signifiŽs, et aux jeux de signification sans remettre en doute leur efficace et leur statut. Les voix des doubles ‰nonnent des mots vides, ce que le Faust de Pessoa appelle de Ç vaines cogiteries È[60] : une substance langagi�re sÕen dŽgage, matŽriau brut quÕil sÕagit de mettre en forme peu ˆ peu. Soares prŽtend aussi que si lÕart Ç souffre È, cÕest Ç rythmiquement È,[61] ce qui devrait pouvoir dÕune part dŽconnecter tout le pathos dont sont chargŽs les deux premiers paradigmes ŽvoquŽs, et dÕautre part rŽcuser le mŽpris et le dŽni de la rhŽtorique dont fait montre le troisi�me.
On pourrait aussi interprŽter les troubles au sens de la mŽtaphore des troubles sociaux : agitations, conflits, rŽvoltesÉ On serait amener ˆ faire le m�me constat. Le Ç tumulte terrible È dont on a fait mention au dŽbut fait dire ˆ Soares : Ç jÕai envie de crier dans ma t�te È, ce qui confirme bien quÕˆ lÕorigine des voix intŽrieures, il peut exister de telles tensions. Mais ces cris sont traitŽs par la suite ˆ la fa�on des musiciens : on y oublie le sŽmantisme (qui sert dŽsormais un peu de contrainte formelle) et la pathologie (qui change radicalement de nature) pour y glorifier les sensations sonores, et plus que le concept et le pathos, ce sont le percept et lÕaffect qui y rŽsonnent. Un autre passage du Live de lÕintranquillitŽ peut �tre ici ŽvoquŽ :
Rendre purement littŽraire la rŽceptivitŽ de nos sens ; et les Žmotions, si leur apparition risque de nous amoindrir, les convertir alors en matŽriau simplement apparu pour en faire na”tre des statues sculptŽes en phrases fluides et scintillantesÉ[62]
Alors, il faut bien se rendre ˆ cette constatation : trouble veut dire aussi hŽsitation, oscillation, sur fond dÕŽmois exacerbŽs (comme dans lÕexpression Ç �tre troublŽ par quelquÕun ou quelque chose È). Il y a donc dans lÕŽmergence des voix acousmatiques un phŽnom�ne dÕoscillation se propageant dans un espace con�u par Pessoa, comme on lÕa appris plus haut, comme un intervalle, mieux encore comme un interlude. Il appelle en effet, comme nous lÕavons dŽjˆ mentionnŽ, Fictions de lÕinterlude lÕensemble de sa production hŽtŽronymique, sans doute pour que lÕon se rende bien compte que les voix qui y retentissent sont un interlude, cÕest-ˆ-dire tout ˆ la fois un jeu entre, le jeu m�me de lÕentre (de lÕintervalle)[63] – et surtout une production de nature musicale.
Mettant en abyme dans lÕÏuvre orthonymique – et ce, comme il se doit, Žtant donnŽ ce qui a ŽtŽ dit sur les fonctions de lÕorthonyme – ces phŽnom�nes de premi�re importance, il intitule aussi Fictions de lÕinterlude un cycle de po�mes chargŽs de faire passer le post-symbolisme dont il est issu ˆ autre chose, dÕune musique lÕautre.[64] La musique post-symboliste se crispe lˆ sur des phŽnom�nes rappelant lÕallitŽration emblŽmatique du Ç tumulte terrible È. Une voix b�gue retentit, qui semble �tre la crispation rituelle quÕun surcro”t dÕŽmotion op�re quand est imminent lÕav�nement de quelque chose inou•. Ce qui survient lˆ cÕest justement la voix des troubles, mais au sens de voix des oscillations, du tremblement.
On retrouve la formule plusieurs fois dans lÕÏuvre, en particulier dans le Livre de lÕintranquillitŽ, o� on peut lire cette notation : Ç Fictions dÕinterlude, qui viennent couvrir, multicolores, le marasme et lÕaigreur de notre intime croyance. È[65]
Nous appelons de nos vÏux, en compagnie par exemple de JosŽ Gil,[66] une approche moins nŽgativiste des voix acousmatiques, reposant sur une conception positive de la notion de trouble. Ce ne sont ni le marasme ni lÕaigreur qui intŽressent cette approche, mais le dŽploiement chromatique, polyphonique, multivoque, opŽrŽ par les Fictions de lÕinterlude. Il sÕagira dÕen saisir la dimension baroque et maniŽriste. LÕ Ç Žventail vivant È[67] quÕest le polylogue acousmatique des voix intŽrieures.
Et ce, au nom de la logique m�me qui prŽside et ˆ lÕattention accordŽe aux voix acousmatiques et ˆ leur composition ˆ travers la stratŽgie hŽtŽronymique des Fictions de lÕinterlude. On a proposŽ nagu�re dÕappeler cette logique logique de la vibration.[68]
Ce tremblŽ de sens quÕest tout phŽnom�ne vibratoire, outre quÕil dŽtient comme par excellence le flou (le trouble ?) nŽcessaire ˆ ce travail souterrain et subreptice quÕest lÕentreprise du po�te Ç qui feint È, Pessoa lui sait dÕabord grŽ dÕ�tre la manifestation dÕune amphibologie, tour ˆ tour et ˆ la fois crŽatrice et destructrice, mouvement brownien propre ˆ bouleverser – puisquÕil tourne sans cesse autour des p™les et brise toute dualitŽ, toute logique binaire – les vieilles dialectiques de lÕabsence et de la prŽsence, du proche et du lointain, de lÕ�tre et du nŽant, etc.
LÕhŽtŽronymie pessoenne rel�ve bien de cette logique de tiers-inclus, quÕelle dŽcline inlassablement et magistralement. Avec elle, la logique spŽculaire est dŽpassŽe par la logique de la vibration qui fait des troubles des voix quÕil faut composer, dŽcomposer, recomposer sans cesse, selon les r�gles subtiles dÕun contrepoint entrela�ant les doubles, ˆ lÕinfini et ad libitum.
Patrick Quillier
UniversitŽ de Nice-Sophia Antipolis
[1] Le livre de lÕintranquillitŽ de Bernardo Soares, traduit du portugais par Fran�oise Laye, Christian Bourgois Žditeur, 1999, p.279
[2] Ibid., p.115
[3] Voir les articles ou prŽfaces que nous avons consacrŽ ˆ ce sujet : Ç LÕinterlude infini, ou le paganisme impossible È, in Fernando Pessoa, Po�mes pa•ens, Christian Bourgois, 1989, pp.7 ˆ 14 ; Ç Fernando Pessoa ou la logique de la vibration È, in Encontro internacional do centen‡rio de Fernando Pessoa, Secretaria de Estado da Cultura, Lisboa, 1990, pp.165 ˆ 171 ; Ç Os c’mbalos de Pessoa È, in Col—quio Letras 117-118, setembro-dezembro 1990 ; Ç Pessoa et lÕoreille des doubles È, in La question du double, BeauxÕArts – ƒcole RŽgionale des Beaux Arts, Le Mans, 1997 ; Ç La dramaturgie paradoxale de Faust: "tragŽdie du sujet" et tragŽdie de l'oreille È, in Pessoa: unitŽ, diversitŽ, obliquitŽ, dans Colloque de Cerisy, textes rŽunis par Pascal Dethurens et Maria Alzira Seixo, Christian Bourgois, 2000, p.427 ˆ 451 ; Ç HŽtŽronymie, traduction et acroamatique È, ibid., p.391 ˆ 405
[4] Voir notamment Ç Des acousmates dÕApollinaire aux voix de Bonnefoy, Quelques rŽflexions sur la Ôfine ŽcouteÕ È, dans LittŽrature et musique dans la France contemporaine, Actes du Colloque des 20-22 mars 1999 en Sorbonne, Jean-Louis Back�s, Claude Doste et Dani�le Pistone Žd., Presses Universitaires de Strasbourg, 2001
[5] Le livre de lÕintranquillitŽ, op. cit., p.289
[6] Ç Les choses entendues aveuglent È.
[7] Dans Îuvres poŽtiques, Ždition Žtablie et annotŽe par Patrick Quillier, Biblioth�que de la PlŽiade, Gallimard, 2001, p.1021
[8] Ibid.., p.1624 pour le texte et p.2048 pour son commentaire.
[9] Ibid., pp. 283, 290, 717, etc. Livre de lÕintranquillitŽ, op. cit., p.l55
[10] Ibid., p.57
[11] Îuvres poŽtiques, op. cit., pp.1554-1555
[12] Ibid., p.1505
[13] Ibid., pp.609-610
[14] Notre article Ç Pessoa et lÕoreille des doubles È, op.cit. Žtablit cette cartographie dÕun point de vue sonore et auditif, comme une sorte de sonagramme multiple.
[15] Le livre de lÕintranquillitŽ, op. cit., p.125
[16] Dans La Haine de la musique, Calmann-LŽvy, 1996, pp.165/6
[17] Dans la fameuse lettre dite Ç sur les hŽtŽronymes È, citŽe ici dans la traduction de Simone Biberfeld, dans Pessoa en personne, JosŽ Blanco Žd., La DiffŽrence, 1986, p.300
[18] Ibid.
[19] Dans un article intitulŽ Ç Pulsions dans le langage et langage des pulsions È, Fran�ois Sauvagnat analyse le phŽnom�ne de certaines hallucinations audiophonatoires au cours desquelles le sujet Ç articule insensiblement des paroles quÕil per�oit comme profŽrŽes, soit par autrui, soit dans telle partie de son corps, mais sans que sa propre volontŽ nÕy soit pour rien. È Bien que ses conclusions renvoient selon nous de trop pr�s dÕune part au langage freudien des pulsions guidŽes par lÕappel du surmoi et dÕautre part ˆ la Ç grammaire philosophique È selon Wittgenstein, par laquelle le sujet atteindrait Ç une forme de certitude È, sa toute derni�re phrase, renvoyant ˆ des notions telles que la Ç vive voix È fonagyenne et Ç lÕexpressivitŽ vocale È peut justifier des recherches pessoennes comme celle que nous prŽsentons ici. (Dans Revue dÕƒtudes Fran�aises ŽditŽe par le DŽpartement de Fran�ais de la FacultŽ des Lettres de l'UniversitŽ Eštvšs L—r‡nd de Budapest et le Centre Interuniversitaire dÕƒtudes Fran�aises (livraison automne 98 : publication des Actes du Colloque : Linguistiques, poŽtiques, musiques – Rencontres en marge de lÕÏuvre dÕIv‡n F—nagy et en hommage en son travail, organisŽ par le Centre Interuniversitaire dÕƒtudes Fran�aises, en collaboration avec le Collegium Budapest, lÕInstitut Italien de Budapest et lÕAcadŽmie des Sciences de Hongrie, les 7, 8, 9 mai 1997), Patrick Quillier Žd., pp.63-78)
[20] Îuvres poŽtiques, op. cit., p.29
[21] Voir le bel Žloge du vol de lÕoiseau, qui Ç ne laisse pas de trace È, ibid., p.37
[22] PoŽsies et proses de çlvaro de Campos publiŽes du vivant de Pessoa, JosŽ Blanco Žd., La DiffŽrence, 1989, p.218
[23] Îuvres poŽtiques, op. cit., p.19
[24] Ibid., p.39
[25] Ibid., p.93
[26] Voir Logique du sens, 10-18, 1969, p.225
[27] Ibid., p.227
[28] Îuvres poŽtiques, op. cit., p.91
[29] Voir par exemple Opiarium (ibid., pp.193-197) ou la suite de sonnets intitulŽe Barrow-on-Furness (ibid., pp.198-200)
[30] Lire tout particuli�rement Ode maritime, ibid., pp.231-233, et Salut ˆ Walt Whitman, ibid., pp.257-258
[31] Ibid., p.454
[32] Ç Comme je vous aimes tous, tous, tous , tous, / Par les yeux et par les oreilles et par lÕodorat / Et par le toucher (ce que vous palper reprŽsente pour moi !) / Et par lÕintelligence comme une antenne que vous faites vibrer ! Ah ! comme tous mes sens sont en rut de vous ! È (ibid., p.208 – Ç Folie furieuse ! Envie de couiner, de sauter, / De rugir, de braire, dÕencha”ner bonds, cabrioles, cris avec tout le corps [É] È (ibid., p.261)
[33] Ibid., p.498
[34] Ç (Ces vers sont en dehors de mon rythme. / Moi aussi je suis en dehors de mon rythme.) È, (ibid., p.463)
[35] Le livre de lÕintranquillitŽ, op. cit., p.513
[36] Ç Dans la prose, nous pensons en toute libertŽ. Nous pouvons y inclure des rythmes musicaux, et nŽanmoins penser. Nous pouvons y inclure des rythmes poŽtiques, et demeurer cependant au-dehors. Un rythme de vers occasionnel ne g�ne pas la prose ; un rythme occasionnel de prose fait trŽbucher le vers. È, (ibid., p.241)
[37] Voir lÕensemble du recueil Le Violoneux fou (Îuvres poŽtiques, op. cit., pp.1505-1569)
[38] Voir ƒpithalame (ibid., pp.1449-1461) et AntinoŸs (ibid., pp.1465-1475)
[39] Dans Nous sommes tous nŽs polyglottes, Le livre de poche, Fixot, 1991, p.131, Tomatis dŽmontre quÕun locuteur anglais a une extr�me sensibilitŽ au suraigu (entre 2000 et 12 000 hertz).
[40] Îuvres poŽtiques, op. cit., p. 1107
[41] Voir par exemple lÕouvrage Heteropsicografia de Fernando Pessoa, Porto, Inova, 1973
[42] Voir par exemple Leyla Perrone-MoisŽs, Ç Notas para uma leitura lacaniana do v‡cuo-Pesoa È, Actas do Primeiro Congresso Internacional de Estudos Pessoanos (Porto, 3-5 de Abril de 1978), Porto, Bras’lia Editora / Centro de Estudos Pessoanos, 1979, pp. 457-469, et Norma Backes Tasca, Ç A experi�ncia do informe È, ibid., pp.575-592
[43] Voir notamment Fernando Pessoa, roi de notre Bavi�re, trad. Annie de Faria, SŽguier / Chandeigne, 1988, et Pessoa lÕŽtranger absolu, trad. Annie de Faria, Chandeigne / MŽtailiŽ, 1990
[44] Dans Le Mauvais dŽmiurge, Gallimard, 1969, p.161
[45] Voir ces deux formules cŽl�bres : De moi-m�me le vagabond / Je vois dans le vent les musiques / Et mon ‰me elle-m�me, errante, / Est une chanson de voyage. (Îuvres poŽtiques, op. cit., p.717) – Ç [É] je nÕŽvolue pas : je VOYAGE. È (Pessoa en personne, op. cit., p.309)
[46] En 1985 jÕai composŽ pour un concours international une cantate intitulŽe, ˆ partir dÕun vers du recueil Message, AlŽm da Dor (Ç Au-delˆ de la douleur È). JÕavais certes mis la formule de Cioran comme devise dÕanonymat, mais je lÕavais traitŽ musicalement dans chacune des sections composant lÕÏuvre. Ainsi, lÕ Ç aria È de chaque hŽtŽronyme prŽsentait ˆ un moment donnŽ un Ç hymne dŽtruit È, une sorte de choral que diverses techniques de composition mÕavaient permis de Ç dŽconstruire È ˆ chaque fois diffŽremment. Ce qui allait bien dans le sens du dŽpassement de la douleur dans une expŽrience-limite. Je renvoie ˆ la description technique de cette cantate que je donne dans Ç HŽtŽronymie, traduction et acroamatique È, op. cit., pp.404-405
[47] Voir par exemple Îuvres poŽtiques, op. cit., pp.1366-1370 (Ë une main), 1372-1373 (Insomnie), 1395-1397 (Chant du lŽpreux), 1426-1429 (ƒclairs de folie)É
[48] Les deux citations, dans Le livre de lÕintranquillitŽ, op. cit., p.387
[49] Voir Ç Une t‰che philosophique : �tre contemporain de Pessoa È, dans Pessoa: unitŽ, diversitŽ, obliquitŽ, op. cit., pp.141-155
[50] Voir Ç LÕhŽtŽronymie : une ontologie poŽtique sans mŽtaphysique È, ibid., pp.157-190 et Pessoa, le passeur mŽtaphysique, ou la PoŽsie comme pensŽe de la poŽsie comme pensŽe, th�se non publiŽe, UniversitŽ des sciences humaines de Strasbourg, 1997
[51] Les deux citations dans Ç Une t‰che philosophique : �tre contemporain de Pessoa È, op.cit., p.154
[52] Voir, dans la th�se prŽcitŽe, les pages intitulŽes Ç OpŽrations poŽtiques et figures de pensŽe È, p.48-49
[53] Voir, entre autres pages possibles, le chapitre de la m�me th�se intitulŽ Ç Quant ˆ lÕhŽtŽronymie : peut-on rŽcuser les assignations nŽgatives ? È, pp.29-42
[54] Voir par exemple lÕŽloge des traitŽs de rhŽtorique, dans Le Livre de lÕintranquillitŽ, op. cit., pp.400-402
[55] Ibid., pp.116-117
[56] Ibid., p.242
[57] Ibid., p.230
[58] Voir cette formule significative : Ç Mon ‰me est un orchestre cachŽ ; je ne sais de quels instruments il joue et rŽsonne en moi, cordes et harpes, timbales et tambours. Je ne me connais que comme symphonie. È (Dans Le Livre de lÕintranquillitŽ, Christian Bourgois Žd., 1988, p.36)
[59] Ce que confirme un des Ç rubayat È Žcrits par Pessoa : Ç [É] la confluence humaine en son ivresse / Est un vide en Žchos lancŽs de race en race. È (Îuvres poŽtiques, op. cit., p.113)
[60] Dans Faust, La mort du prince, traduits et prŽsentŽs par Patrick Quillier, Chandeigne, 1994, p.127
[61] Livre de lÕintranquillitŽ, Christian Bourgois Žd., 1999, p.259 Voir Žgalement cette formule : Ç Je me rappelle mon enfance les larmes aux yeux, mais ce sont des larmes rythmiques, o� dŽjˆ perce la prose. È (ibid., p.225)
[62] Ibid., p.375
[63] Voir mon article Ç Pessoa entre entre et entre È dans Entre EsthŽtisme et Avant-gardes, textes rŽunis par Judit Karafi‡th et Gyšrgy Tverdota, Univesitas, Budapest, 2000
[64] Je renvoie ici au commentaire que je donne de ce cycle dans Îuvres poŽtiques, op. cit., pp.1813-1816
[65] Livre de lÕintranquillitŽ, op. cit., p.324
[66] Notamment dans ses ouvrages Fernando Pessoa ou la MŽtaphysique des sensations, La DiffŽrence, 1988, et O Espa�o Interior, Editorial Presen�a, 1993
[67] LÕexpression est spŽcifiquement reliŽe par Pessoa au retentissement acousmatique (dans Îuvres poŽtiques, op. cit., p.720)
[68] Dans Ç Fernando Pessoa ou la logique de la vibration È, art. cit.